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16 janvier 2012

«Quand un homme vous aime, ça change tout»

Jane Birkin, éternelle compagne et muse de Serge Gainsbourg, évoque son bonheur à le chanter, sa nouvelle vie entre discrétion publique et engagement humanitaire.

Jane Birkin
Jane Birkin: "J'adore cette connivence avec le public." (Photo: Dukas)

Vous revenez bientôt chanter à Lausanne et à Zurich (n.d.l.r: lire encadré), et votre tournée dure déjà depuis un moment n’est-ce pas?

Bien sûr nous avons déjà fait toute l’Allemagne, la Pologne, traversé les Etats-Unis de Los Angeles à New York, le Canada. Partout des standing ovations, je ne peux pas être plus heureux.

Ah toujours ce petit souci avec les genres en français. Mais au fait vous sentez-vous complètement française maintenant?

J’y suis depuis plus de quarante ans et je pense en français, oui. Bon, même si en effet je me goure encore souvent sur les masculins et les féminins. Merci de corriger, hein? Parce que je ne veux pas passer pour une nouille. Par contre, je tiens à rester quelqu’un d’original.

Le plaisir de monter sur scène est-il toujours aussi grand?

Mon plaisir c’est surtout de montrer le talent de tous ceux qui m’accompagnent, de chanter des chansons de Serge, avec des textes magnifiques. J’essaie de les donner en cadeaux aux gens. Quand ils sont émus aux larmes, ou qu’ils rient, c’est fantastique. J’adore cette connivence avec le public. Et puis à travers cette tournée de soutien au Japon, j’espère aussi apporter un peu de soutien là-bas. Ils sont applaudis dans le monde entier. C’est une manière de ne pas les oublier en même temps que l’actualité, qui zappe si vite.

Avez-vous été surprise de voir tout ce monde encore désireux d’écouter le répertoire de Serge Gainsbourg, d’entonner des refrains connus et d’en découvrir de moins célèbres?

La surprise c’est d’avoir autant de jeunes dans les salles. Des générations qui n’ont pas connu Serge de son vivant mais pour qui il représente encore autant. D’autres qui n’ont vu que Gainsbarre et qui ont envie de remonter le temps pour découvrir le reste de ce qu’il fait. Grâce à eux, un album comme Melody Nelson connaît un grand succès, alors qu’il ne s’est pas très bien vendu à sa sortie (album conceptuel, Histoire de Melody Nelson est sorti en 1971, n.d.l.r.) Beaucoup de chanteurs anglo-saxons le considèrent aussi comme une référence. Ça m’épate.

Mais en portant ses chansons, vous vous effacez un peu derrière son talent. Et vous l’avez déjà souvent fait. Cela vous convient-il toujours?

J’ai eu beaucoup d’autres rôles, notamment au cinéma. Serge m’a écrit tellement de belles chansons. Et parmi les plus belles, comme Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ou Les dessous chics. Je considère comme une chance de les porter, de les chanter encore.

Jane Birkin et Serge Gainsbourg, le couple mythique photographié en 1974. (Photo: Dukas)
Jane Birkin et Serge Gainsbourg, le couple mythique photographié en 1974. (Photo:Dukas)

Au fond, le chanter, et pour nous l’écouter, c’est le meilleur hommage qu’on lui rend, alors que vient de s’achever l’année de commémoration des vingt ans de sa mort? Davantage que les expositions, ou un film comme celui de Joann Sfar («Gainsbourg, vie héroïque», n.d.l.r.)?

Honnêtement, j’ai détesté l’idée du film. Et je n’ai pas voulu le voir.

Pourquoi?

Parce que Serge ne se réduisait pas à une personnalité torturée et autodestructrice. Il était cultivé, passionné, drôle, inattendu. Je crois que Sfar a projeté sur lui, ou sur l’image qu’il en a, ses propres questionnements sur le judaïsme et je ne voyais pas l’intérêt, voilà. J’ai juste demandé qu’il le présente comme un conte, ou une biographie fantasmée, c’est tout. Mais pour en revenir à ces commémorations, j’ai constaté avec bonheur que les Anglo-Saxons le connaissaient bien mieux qu’il y a vingt ans, où ils ne voyaient en lui qu’un ivrogne subversif qui écrivait des chansons cochons.

Cochonnes…

Oui, excusez-moi. Aujourd’hui, tout le monde sait que Gainsbourg était un grand écrivain et un poète. Il n’a plus besoin de moi, et je le chante par plaisir.

Il faut dire qu’à l’époque où vous étiez en couple et très jeune, vous exhibiez votre vie sans trop de retenue. Est-ce désormais par sagesse que vous vivez de manière beaucoup plus discrète?

Vous savez la vie avec Serge était tellement gaie que je n’avais rien à cacher. Après quelque temps, Charlotte et Kate (Kate Barry, fille d’un premier mariage avec John Barry, le compositeur des premiers films de James Bond, n.d.l.r.) se sont plaintes d’être trop exposées. Du coup, avec Lou (Lou Doillon, que Jane Birkin a eue avec le réalisateur Jacques Doillon en 1982, n.d.l.r.) j’ai vécu cachée. Mais un jour, Lou m’a demandé pourquoi elle n’était pas aussi dans les magazines. Alors, bon. Aujourd’hui, c’est vrai, j’aspire à une existence très secrète.

Jane Birkin lors d'une manifestation pour la libération d'Aung San Suu Kyi, figure de l'opposition à la dictature militaire de Birmanie. (Photo Dukas)
Jane Birkin lors d'une manifestation pour la libération d'Aung San Suu Kyi, figure de l'opposition à la dictature militaire de Birmanie. Photo:Dukas)

Vous vous battez depuis longtemps pour les sans-papiers ou pour la libération d’Aung San Suu Kyi, l’opposante birmane Prix Nobel de la paix. Vous tournez en faveur du Japon dévasté. Un artiste doit-il être engagé?

Contrairement aux Anglais, parce que c’est une de leurs anciennes colonies, les Français connaissaient mal la situation en Birmanie. Je trouvais important de dénoncer les exactions de la junte au pouvoir. Les chefs d’Etat, à commencer par notre président Sarkozy, ne font pas grand-chose. Pire, la compagnie pétrolière Total continue d’exploiter en Birmanie gaz et pétrole, apportant de juteux revenus au régime en place. Ça me révolte. Et je continuerai de le dénoncer. Vous savez, j’ai hérité de mon père (officier dans la Navy britannique durant la Deuxième Guerre mondiale, n.d.l.r.) le sens du combat. Il était contre le système carcéral en Angleterre, il m’a fait découvrir Amnesty International à 17 ans.

De votre côté, vous avez été à leur côté dans leur lutte contre la peine de mort.

Je me sens beaucoup plus au courant des affaires du monde aujourd’hui qu’à mon arrivée en France à 20 ans. Mais la peine de mort et l’avortement, oui, c’est depuis le début. J’ai la chance d’être connue, de pouvoir approcher les gens. J’essaie de l’utiliser au mieux. Plus tard, avec Médecins du monde, je suis allée faire des films sur les réfugiés vietnamiens. J’ai pu aller en ex-Yougoslavie. J’ai été disperser les cendres de mon père à Kigali, où j’ai chanté, pour montrer aux gens que je ne me fichais pas des horreurs qui y avaient été commises. Je ne pense pas que ce soit difficile de mourir. Mais dans l’indifférence, oui. Quand on peut dénoncer des choses, il faut le faire.

Vous êtes grand-maman. Comment abordez-vous ce troisième âge qui approche?

Avec tranquillité. Il faut vivre pour le jour même, comme le font les Japonais malgré la catastrophe qui les a frappés. J’y étais déjà allée plus d’une dizaine de fois et je n’ai jamais rencontré des gens aussi rieurs, aussi sereins. Et puis, franchement, mourir ne me paraît pas si grave. J’ai eu des ennuis de santé, j’ai vendu ma demeure rue Jacob et je reçois désormais mes enfants et mes petits- enfants dans une petite maison près du Jardin des Plantes où je peux aller jouer avec eux. Je suis bien.

Vous n’avez apparemment pas de peine à conserver votre taille de guêpe.

Il y a quelques années j’avais pas mal grossi. Pas vraiment aux fesses ou aux seins, mais toute droite, comme un bloc. Je devais remettre un César deux mois plus tard et, parce que je suis orgueilleuse, j’ai perdu 10 kilos pour pouvoir entrer dans ma robe Yves Saint Laurent.

Auriez-vous aimé avoir une autre silhouette que la vôtre?

Peut-être des gros seins. Juste pour voir comment ça fait. Et puis parce que adolescente j’ai galéré à l’internat. Ensuite on m’a aimée pour ce que j’étais. Et quand un homme vous aime, ça change tout.

Vous avez écouté l’album de Charlotte?

Bien sûr, avec joie. Et j’ai trouvé ses concerts magnifiques. Tout comme ses derniers rôles, d’ailleurs.

Serge serait fier d’elle…

Ah oui!

Auteur: Pierre Léderrey