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22 août 2015

La toute première rentrée... des profs

L’an dernier, ils chauffaient encore les bancs d’étudiants. Mais ces jours, les enseignants fraîchement diplômés s’apprêtent à passer de l’autre côté du pupitre. Entre stress, impatience et joyeuse anticipation, comment appréhendent-ils leur prise de fonction?

Noémie Kohler, 22 ans, s'apprête à enseigner à Courrendlin (JU).
Noémie Kohler, 22 ans, s'apprête à enseigner à Courrendlin (JU).

Attendue par les uns, abhorrée par les autres, redoutée par un grand nombre, la rentrée des classes laisse rarement indifférent. Surtout lorsqu’il s’agit de la toute première de sa vie... En tant qu’élève bien sûr, mais aussi comme professeur. Car, en ce début d’année scolaire, les petits bouts de chou de 4 ou 5 ans ne sont pas les seuls à entamer leur carrière sur les bancs d’école. De l’autre côté du pupitre, de nombreux instits viennent tout juste de décrocher leur diplôme et pour eux aussi, les débuts s’annoncent éprouvants. A noter que le nombre d’étudiants inscrits dans les différentes filières de formation à l’enseignement du pays s’élevait à 18 200 en 2013. La barre des 20 000 devrait être atteinte en 2016 d’après les estimations.

Olivier Maulini, professeur à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation à l’Université de Genève.
Olivier Maulini, professeur à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation à l’Université de Genève.

«Les trois premiers mois des enseignants débutants s’avèrent extrêmement astreignants», relève Olivier Maulini, professeur à la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation à l’Université de Genève. En effet, entre la prise en main de la classe, la planification de l’année, la préparation des leçons, mais aussi la gestion des tâches administratives et des relations avec les parents, pas le temps de chômer!

De nombreux chercheurs estiment que trois années de pratique sont nécessaires pour réussir à capitaliser son expérience, sans devoir sans cesse tout réinventer.»

Le spécialiste genevois évoque également les idéaux parfois déçus des jeunes professeurs: «Ils sont souvent pleins d’enthousiasme et placent la barre très haut. Ils aimeraient pouvoir s’occuper de chacun de leurs élèves personnellement, prendre le temps d’expliquer chaque consigne quatre fois si nécessaire.»

La confrontation avec la réalité est parfois rude: ils doivent prendre la mesure du décalage entre ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent faire.»

La rentrée des profs selon l'illustrateur François Maret: un enseignant s'apprête à sauter d'une falaise dans sa classe en se persuadant qu'il peut le faire.

Certes, leur formation prévoit de nombreuses semaines de stages pour les préparer progressivement à leur prise de fonction. Mais la donne change lorsqu’il s’agit de sa propre classe, de ses propres élèves. De sa propre responsabilité. «Pour démystifier la première année d’insertion professionnelle, nous avons lancé l’an dernier un projet-­pilote permettant aux étudiants de passer une demi-année scolaire sur le terrain et de gérer tous les paramètres – leçons, tâches administratives, parents, carnets, etc. – en toute autonomie, relève Raphaël Lehmann, responsable de la filière primaire à la HEP-BEJUNE (Berne, Jura, Neuchâtel). Un vrai bain de réalité.»

Les jeunes enseignants peuvent également compter, en principe, sur l’appui de leurs collègues et de leur direction lorsqu’ils commencent leur carrière.

«La dimension collective est un enjeu fondamental de ce métier, qui s’avère de plus en plus complexe»

Olivier Maulini poursuit: «Les établissements scolaires sont confrontés à la responsabilité d’accompagner les jeunes enseignants: on ne confie pas le bloc opératoire à un chirurgien novice.» Entre soutien individuel pour qui le souhaite et formation continue, les HEP proposent également un certain suivi.

Et quelles sont les principales difficultés que les professeurs débutants doivent surmonter? «D’après les échos que nous recevons, ils ne s’attendent pas à une charge administrative aussi lourde», explique Cyril Petitpierre, directeur de la formation à la HEP Vaud. Autre défi de taille: les parents d’élèves.

Même si on les y prépare, il est difficile de se retrouver confronté, seul, à leur inquiétude.»

Même son de cloche chez Raphaël Lehmann: «Les simulations d’entretiens que nous organisons à la HEP ne remplacent pas l’expérience.» Pour Olivier Maulini, cette dimension prend de plus en plus d’importance dans l’exercice du métier:

Aujourd’hui, l’enseignant doit faire face à de nombreuses attentes, des exigences, des jugements. Son autorité n’est plus acquise d’office comme il y a trente ans.»

Témoignages

Célina Crettaz: «Les cinq premières minutes sont les plus importantes»

Célina Crettaz, 29 ans, qui s’apprête à intégrer le CO de la Tuilerie à Saint-Maurice (VS).
Célina Crettaz, 29 ans, qui s’apprête à intégrer le CO de la Tuilerie à Saint-Maurice (VS).

«Ce qui effraie, c’est l’inconnu. Une fois que l’année scolaire aura commencé, je pense que je serai moins stressée», confie Célina Crettaz, 29 ans, qui s’apprête à intégrer le CO de la Tuilerie à Saint-Maurice (VS), en tant qu’enseignante spécialisée. «J’accueillerai les élèves qui bénéficient d’une aide pour des cours de maths et d’allemand. Et j’effectuerai aussi de l’appui pédagogique intégré, en collaboration avec d’autres professeurs.»

Auparavant éducatrice spécialisée dans un centre médico-éducatif de Monthey (VS), la Valaisanne a décidé il y a quelques années d’approfondir la dimension pédagogique de sa profession. «J’ai entamé une formation à l’Institut de pédagogie curative de Fribourg. Des stages dans des cycles d’orientation m’ont permis de découvrir cette voie qui répondait à mes attentes.»

La voilà donc prête à endosser ses nouvelles fonctions. Certes, son expérience professionnelle lui permet d’aborder plus sereinement cette rentrée. «J’ai déjà participé à des rencontres de parents ainsi qu’à des colloques, collaboré avec des collègues. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir quelques appréhensions: le travail en lui-même est quand même assez différent, le cadre également.» Elle reconnaît notamment que la première journée lui fait un peu peur: «C’est là que tout se joue, lors de la prise de contact avec les élèves. Ce sont les cinq premières minutes les plus importantes.» Il lui arrive également de se poser des questions: «Comment corriger les inégalités des chances entre les élèves? Aurai-je un retour positif de la classe? Serai-je capable de m’améliorer en fonction des critiques?»

On a beau avoir été formé, c’est le moment de faire nos preuves.»

Quoi qu’il en soit, elle se sent prête. «J’ai travaillé une bonne partie de l’été. Je devrai certainement adapter mes cours au fur et à mesure, mais la base est là. Un des collègues avec qui je vais collaborer a déjà pris contact avec moi, ce qui est rassurant. Je me sens soutenue.»

Tiffany Tavel: «Je me réjouis d’enfin rencontrer mes élèves!»

Tiffany Tavel, 25 ans, enseignera au collège des Charmettes, dans la région neuchâteloise.
Tiffany Tavel, 25 ans, enseignera au collège des Charmettes, dans la région neuchâteloise.

«Je me réjouis d’enfin rencontrer mes élèves!»«Je n’arrive pas à croire que dans une semaine, je serai en face de mes élèves!», s’enthousiasme Tiffany Tavel, 25 ans. Son diplôme de la HEP-BEJUNE en poche depuis le mois de juin, elle s’apprête à accueillir sa toute première classe (5e Harmos, soit des enfants de 8-9 ans) au collège des Charmettes, dans la région neuchâteloise. Angoissée? «Une petite boule a commencé à s’installer au creux de mon estomac. Mais il s’agit d’un bon stress. En fait, je me réjouis d’y être! D’enfin rencontrer mes élèves, de passer cette année avec eux...»

Il faut dire que Tiffany a toujours souhaité enseigner:

J’avais envie de transmettre, d’échanger.»

«Je pensais plutôt m’orienter vers le secondaire. J’ai donc commencé l’université en lettres, mais cela ne me convenait pas vraiment. Une expérience dans l’école primaire de ma cousine m’a aidée à réaliser que c’était là que je voulais être.»

Trois ans de formation théorique et surtout de stages variés au sein de la HEP lui ont ensuite confirmé qu’elle avait «beaucoup plus de patience avec les enfants qu’avec les ados». La Neuchâteloise n’a donc pas fait fausse route: «J’adore ce métier! J’ai plein d’envies, d’idées...» Elle garde toutefois les pieds sur terre: «Je suis consciente que je ne pourrai pas toutes les concrétiser. Dans ce travail, tout est question d’adaptation.»

Consciente également que les premiers mois seront bien chargés. «Mais cela ne me fait pas peur. Les grandes lignes de mon programme sont prêtes. Bien sûr, il va falloir être bien organisée. Et c’est aussi un peu stressant de réaliser la responsabilité qui m’incombe:

je serai seule face à mes élèves, leur apprentissage dépendra de moi.»

Autre source d’inquiétude: les tâches administratives. «Mais je sais que je peux compter sur l’aide de mes collègues. Et j’ai gardé un bon contact avec les gens de ma volée, on pourra s’échanger des conseils. J’ai la chance d’avoir une directrice très à l’écoute.»

Noémie Kohler: «C’est un rêve de petite fille qui devient réalité»

Noémie Kohler, 22 ans, à l’aube de sa première rentrée à Courrendlin (JU).
Noémie Kohler, 22 ans, à l’aube de sa première rentrée à Courrendlin (JU).

Un mélange de stress, d’impatience et de curiosité: voilà ce que ressent Noémie Kohler, 22 ans, à l’aube de sa première rentrée. «C’est un rêve de petite fille qui devient réalité!» D’autant qu’elle va enseigner dans l’école qu’elle a fréquentée enfant à Courrendlin (JU).

Je ne pouvais pas rêver mieux, je redécouvre avec plaisir ces lieux.»

Pour son premier mandat, elle sera maîtresse auxiliaire, prêtant main forte d’une classe à l’autre, de la 1e à la 5e Harmos. Déçue de ne pas avoir des élèves rien qu’à elle? «Non, j’ai ainsi la possibilité d’acquérir de l’expérience dans plusieurs niveaux.»

Après avoir décroché son diplôme à la HEP-BEJUNE, elle s’est octroyée deux semaines de vacances avant de se lancer dans la préparation de son programme.

Je voulais prendre de l’avance. Il faut dire qu’on commence quasiment à zéro.»

L’an dernier, elle a passé cinq mois sur le terrain, dont deux de remplacement à 100%: «Cette expérience m’a énormément apporté. Mais j’étais encadrée. Cette année, c’est moi qui dois prendre les décisions. Je vais faire des erreurs, c’est inévitable. Il m’arrive d’avoir peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas réussir à suivre le programme, de ne pas répondre aux attentes des parents. Je vais devoir faire mes preuves, d’autant que je suis très jeune.»

Si la charge de travail l’inquiète parfois et qu’elle est consciente qu’elle devra faire face à des imprévus, c’est tout de même le plaisir qui prend le pas sur le reste. «J’ai hâte de m’y mettre! Je sais que j’aurai le soutien de ma direction et de mes collègues. J’ai aussi pu planifier certains de mes cours avec d’autres enseignants débutants: c’est une précieuse collaboration.»

Et puis, c’est tellement bien de voir les enfants grandir, progresser, évoluer...»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Mathieu Spohn

Illustrations: François Maret