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31 octobre 2016

«Nous sommes tous des enfants de son art»

Masha et Nina, les deux filles du clown Dimitri, ainsi que son petit-fils Samuel, relancent le spectacle dans lequel le célèbre artiste jouait encore la veille de sa mort, le 19 juillet dernier.

Les Dimitri en train de se produire sur scène
Dimitri manque désormais à l’appel du spectacle «Dimitrigénérations», mais ses proches perpétuent la tradition en son honneur.

Elles n’ont pas hésité. «Il fallait continuer, c’est quelque chose qui ne mourra jamais tant qu’il y aura des membres de la famille Dimitri qui font du théâtre.» Masha et Nina Dimitri, les filles du célèbre clown disparu brusquement l’été passé, montent sur scène pour relancer Dimitrigénérations.

Un spectacle où l’artiste jouait encore la veille de sa mort dans son théâtre de Verscio, au Tessin, en compagnie de ses deux filles, de son petit-fils Samuel – fils de Nina – ainsi que de Silvana Gargiulo, formée à bonne école.

Nous avons dû adapter le spectacle à l’absence de Dimitri, en changeant par exemple l’ordre des numéros et en modifiant la distribution des rôles,

raconte Masha. Un travail qui a charrié naturellement beaucoup d’émotions: «On a dû parfois arrêter les répétitions parce qu’on se mettait à pleurer.»

Pourtant la volonté de la «famiglia» était d’éviter l’écueil de l’hommage trop solennel:

On s’est demandé comment faire pour que l’esprit de Dimitri soit présent, que les gens perçoivent qu’il est toujours là,

qu’il continue de danser avec nous, mais sans nostalgie pour ce qui n’est plus là physiquement. Simplement, on porte son message, de ce qu’il était, de son monde, que nous avons d’une certaine façon tous en nous.»

Nina Dimitri…
... et sa sœur Masha Dimitri ont hérité de la 
mimique irrésistible de leur père et de son talent.

Les petits Dimitri ne sont pas tombés dans la marmite du théâtre: ils sont carrément nés dans le chaudron. Trois d’entre eux du moins, qui embrasseront la carrière artistique, sur les cinq enfants qu’a eus le clown.

Mais à un moment donné, nous sommes partis chacun dans son coin ou à l’autre bout du monde»:

Nina en Bolivie, Masha aux Etats-Unis, tout comme David.

En 2006, le spectacle La famiglia Dimitri réunissait Dimitri, David, Masha et Nina et trois de ses enfants. Une famille qui s’était déjà produite ensemble, des années plus tôt, dans l’arène du cirque Knie.

«Samuel, je ne sais pas s’il a vraiment eu le choix», plaisante sa tante Masha. «Je n’ai subi aucune pression, répond l’intéressé. Bien sûr, j’ai grandi ici, j’ai étudié à l’école Dimitri (au Tessin, ndlr.), j’ai vu beaucoup de spectacles de la compagnie, ça m’a évidemment influencé pour prendre cette route du théâtre.» De l’avis de son petit-fils, Dimitri s’est révélé être un grand-père fantastique:

J’ai beaucoup joué avec lui, il avait un atelier, où il me laissait beaucoup d’espace. J’essayais de l’imiter.»

Exigeant, mais juste

Les grands-pères ont la réputation bien établie d’être moins sévères que les pères. Nina et Masha acquiescent: «Dans tout ce qui concernait le métier, les aspects artistiques, il ne faisait pas de compromis, il exigeait beaucoup de nous, de la même manière qu’il exigeait beaucoup de lui-même.

En fait, il exigeait de nous la même cohérence et la même maîtrise du métier qu’il avait lui.»

Enfin presque: les sœurs se souviennent d’un numéro que Dimitri travaillait depuis un moment et pour lequel il s’estimait prêt, et que c’était elles qui avaient dû lui dire que non, techniquement, il n’y était pas encore: «Ça allait dans les deux sens, il acceptait la critique avec beaucoup d’humilité.»

Quand on demande à Silvana Gargiulo comment c’est de travailler avec une ribambelle de Dimitri, elle énumère: avec Nina, ça marche parfaitement, avec Masha, ça marche parfaitement, avec Sam, ça marche parfaitement.

C’est une famille où chacun a une spécificité et où chacun prend le meilleur de l’autre.

«Déjà avec Dimitri, c’était comme ça: il connaissait exactement le meilleur de toi et te disait, fais-le plutôt comme ça… Parfois ça ne me semblait pas juste, mais il s’avérait à chaque fois que c’était lui qui avait raison.»

Masha salue l’apport de Silvana: «Si on n’était que la famille, peut-être que notre travail resterait un peu dans le même style, la même direction. Même si, elle aussi, artistiquement, a grandi sous la protection et l’influence de Dimitri: «Nous sommes tous des enfants de son art.»

Tout un cirque sur les planches

Dimitrigénérations, c’est du cirque, du théâtre, de la danse, de la musique, des acrobaties, de la chanson, des tours d’illusion, des numéros clownesques, de la fantaisie, de la poésie, du burlesque.

Dimitri a été un des tout premiers à intégrer le cirque au théâtre, à en utiliser les arts et techniques pour raconter une histoire.»

Cette philosophie continue d’être enseignée à Verscio. «Nous encourageons à utiliser notre savoir-faire de jongleur non pas pour juste montrer qu’on sait jongler avec cinq balles, mais en ajoutant une expression théâtrale et de l’humour.»

Les deux sœurs rappellent encore un des critères fondamentaux de Dimitri pour la conception de ses spectacles: «Si un enfant ne le comprend pas, c’est que ce n’est pas bon.» Masha commente:

C’est la simplicité du message qui le rend universel.»

Sans parole, le spectacle peut être joué quel que soit l’environnement linguistique: «Il n’y a pas d’obstacle culturel.» Le succès est le même en Suisse alémanique, en Suisse romande, aux Etats-Unis, en Colombie, partout où la compagnie s’est produite:

Seule change la manière d’applaudir à la fin.»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Claudio Bader