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1 août 2016

Série noire après l'attentat de Nice

L’Etat islamique a revendiqué une série d'attaques en Allemagne et en France, moins de trois semaines après l'attentat de Nice. L'Europe a été plongée dans un climat d’insécurité. En Suisse aussi, la menace existe.

Des soldats patrouillent sur la Promenade des Anglais à Nice, six jours après l’attaque au camion qui a tué 84 personnes. (Photo: Keystone)

La liste s’allonge. Rapidement. Inexorablement. L’Europe n’a même pas eu le temps de se remettre du massacre niçois que déjà elle doit faire face à de nouveaux attentats. En Allemagne pour commencer, où deux attaques, l’une à la hache dans un train bavarois, l’autre aux explosifs à l’entrée d’un festival de musique, ont été revendiquées par l’Etat islamique. Puis en France à nouveau, où la semaine dernière, deux jeunes hommes se réclamant eux aussi de l’organisation terroriste se sont introduits dans une église près de Rouen et y ont assassiné un prêtre de 86 ans.

Face à la multiplication des agressions, le sentiment d’insécurité augmente, et gagne peu à peu nos frontières. Au lendemain de l’attaque de Rouen, dont l’un des auteurs avait séjourné à la prison de Champ-Dollon à Genève, l’aéroport de Cointrin voyait sa sécurité renforcée suite à un coup de fil anonyme évoquant un risque d’attentat à la bombe. Il s’agissait finalement d’une fausse alerte.

D’après l’expert en terrorisme et ancien des Renseignements suisses Jean-Paul Rouiller, notre pays n’est pourtant pas à l’abri d’une attaque (lire ci-contre). A la suite de l’attentat mené contre Charlie Hebdo, une vidéo de propagande islamique mentionnait d’ailleurs clairement la Suisse comme cible potentielle. Cette menace pourrait expliquer, en partie du moins, la hausse de 17% de demandes de permis d’acquisition d’arme à feu déposées par les citoyens helvètes en 2015.

Quoi qu’il en soit, l’Europe semble être entrée malheureusement dans une nouvelle ère...

«La Suisse n’est pas à l’abri d’un attentat»

Jean-Paul Rouiller, chercheur associé auprès du Geneva Centre for Security Policy (GCSP). et co-auteur du livre Le djihad pour destin. La Suisse pour cible? (éd. Favre).

Depuis quelques semaines, les attentats revendiqués par l’Etat islamique se multiplient. Est-ce un avant-goût de ce qui nous attend désormais?

Oui, tout à fait. Il n’y a aucune raison que le phénomène se résorbe. Contre toute attente, le processus mis en place par l’Etat islamique fonctionne: il parvient à inciter des individus qui ne lui sont pas nécessairement liés à passer à l’acte, en leur offrant une identité de substitution, en leur permettant d’obtenir leur «quart d’heure de gloire». Une stratégie qu’Al-Qaïda avait également essayé de mettre sur pied, mais sans grand succès. Or, l’Etat islamique semble avoir réussi à l’inscrire dans la durée. Les attaques surviennent à un rythme de plus en plus soutenu et se diversifient. Elles peuvent tout autant être le fait de jeunes ayant prêté allégeance à l’Etat islamique que de personnages déséquilibrés qui se sentent soudainement appelés.

La Suisse risque-t-elle aussi d’être touchée?

Nous ne sommes pas à l’abri. L’un des auteurs de l’attaque menée la semaine dernière dans cette église près de Rouen était d’ailleurs passé par Genève, il y avait même été détenu. Le phénomène se rapproche singulièrement de nos frontières, et après les attentats de Paris, des liens ont été établis entre les communautés djihadistes françaises et suisses. Il est tout à fait envisageable que ces dernières se sentent inspirées par les récents événements.

Comment expliquez-vous que nous ayons été préservés jusqu’à maintenant?

En novembre 2013, les autorités assuraient qu’on ne comptait aucun jeune djihadiste en Suisse. Aujourd’hui, on en dénombre près de 80. Nous accusons deux ans de retard par rapport à la France, l’Allemagne ou la Belgique, mais la croissance est énorme. Nous sommes en train de rattraper ce retard.

Comment, alors, faire face à la menace terroriste?

Une chose est sûre: si la situation perdure, de plus en plus de voix s’élèveront pour suggérer la mise sur pied de camps d’internement pour les individus fichés. Or, ce n’est pas une solution. Il s’agit surtout de s’attaquer au problème à la racine, de tarir le milieu dans lequel les potentiels terroristes peuvent être recrutés, d’éviter qu’ils soient attirés par l’idéologie de l’Etat islamique. Certes, c’est plus facile à dire qu’à faire, et ce genre de raisonnement dépasse largement les questions sécuritaires. Il s’inscrit davantage dans des problématiques d’éducation, de société. Par ailleurs, je pense que nous devons aussi revoir notre manière de communiquer, d’informer lorsqu’un attentat survient.

C’est-à-dire?

Actuellement, nous accordons un large écho à ces événements. Ce faisant, nous jouons le jeu de l’Etat islamique, nous apportons de l’eau à son moulin. Loin de moi l’idée d’interdire l’accès à l’information, mais je pense qu’en nous abstenant de donner un tel retentissement aux attentats, nous pourrions éventuellement éviter qu’ils ne se reproduisent. Attention, je ne prétends pas ici détenir la solution, mais c’est une réflexion que nous devons mener.

Et à un niveau plus personnel, comment le citoyen lambda peut-il se prémunir contre le terrorisme?

Une solution serait de demander à tout un chacun de demeurer vigilant, mais on peut craindre alors des débordements. Or, il ne s’agit pas de dénoncer son voisin à tout-va. Il y a quelque temps, j’ai observé une scène très intéressante dans un aéroport américain. Ayant remarqué un sac sans surveillance, une dame a interrogé les personnes présentes pour déterminer qui en était le propriétaire. Ce dernier a finalement été retrouvé. Cette dame a su faire preuve d’une vigilance cohérente et constructive.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman