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27 février 2012

La vallée du Trient en raquettes

Trois heures de bonheur glacé, entre combes féeriques et forêt de trolls. Une randonnée délicieusement sauvage de Finhaut aux Marécottes (VS) avec Jean-Luc Lugon, spécialiste des avalanches.

Balade en raquettes
La jolie balade dure environ trois heures.

La randonnée démarre sur les hauts du village de Finhaut, au départ de l’ancienne route des diligences. Mais, très vite, Jean-Luc Lugon bifurque, attaque la pente à la dérobée, fait de petits lacets entre les bouquets de sorbiers et de noisetiers. «On va faire un petit tour dans la forêt des trolls, vous verrez, c’est magique!» dit-il, les yeux plus pétillants que le givre.

S’ouvre alors un paysage de combes et de rochers façonnés par l’ère glaciaire. Trente centimètres de neige fraîche enveloppent tout de silence, dans un décor sauvage. Les branches des épicéas sont couvertes de diamants, un jet de lumière soudain allume cette féerie, on marche dans un conte.

Odeurs fauves du renard en rut. Mais aucune présence à part quelques trilles de mésanges. Ne restent que les traces nettes dans la neige d’un chevreuil, d’un écureuil et d’un lièvre. Jean-Luc Lugon choisit les passages les plus bucoliques, s’attarde sur le tronc d’un cytise pelé par un cerf, une grappe de cynorrhodons qui lancent leur or à travers l’écume de givre. Il s’émerveille de chaque détail, connaît chaque essence, ravi de retrouver le terrain de jeu de son enfance.

«Je décide des zones à risques, s’il faut évacuer des villages»

Oui, Jean-Luc Lugon, natif de la vallée, connaît l’endroit mieux que sa poche. Et suit un itinéraire intime, non balisé, imaginé par ses soins ou plutôt retrouvé à chaque pas. Mais c’est aussi pour lui un terrain d’observation puisque cet ébéniste devenu accompagnateur de montagne est également chargé de la sécurité de la vallée du Trient en hiver. «Je décide au niveau des zones à risques, s’il faut évacuer des villages, fermer des routes ou des voies ferrées.»

Un métier passion forcément. Parce qu’il faut sortir tous les jours par tous les temps, à ski ou en raquettes, pour contrôler l’état de la neige. Rester sur le qui-vive, savoir écouter le vent sur les crêtes, «sinon on ne comprend rien», monter à l’Arpille, à Bel-Oiseau, franchir le col de la Golette… En tout une surface de quelque 260 km2 entre Martigny et les Dents-du-Midi qu’il surveille, évalue, analyse et dont il tire des données pour l’Institut de l’étude de la neige et des avalanches à Davos. Les meilleurs moments? «La poudreuse. J’adore faire la trace, être seul sur un sommet. Souvent je dis merci. La montagne, je l’ai dans la peau depuis gamin.»

Une empreinte gravée dans la roche

Le chemin rejoint un sentier pédestre d’été baptisé «Louis les six doigts», en hommage à l’arrière-grand-oncle de Jean-Luc Lugon. «Il venait pâturer là avec son troupeau. Il a laissé l’empreinte de sa main à six doigts, gravée dans la roche. On peut la voir à la belle saison.» La montée s’accentue, entre les roches métamorphiques, gneiss têtu de 500 mil­lions d’années, et les arbres couchés par la tempête Andrea, troncs vaincus, brisés net. On atteint bientôt le point culminant du jour: la croix de la Boffa à 1426 m, avant de redescendre sur l’autre versant. Avec quelques passages délicats: la traversée de plusieurs couloirs à avalanche.

La neige va nous raconter une histoire - Jean-Luc Lugon

«Il y a un danger à ne pas négliger ces jours, les avalanches par reptation. C’est un phénomène assez récent. Quand l’automne est beau et sec comme en 2011, et que le sol n’a pas gelé avant les premières chutes de neige, le manteau neigeux n’a pas le temps de se mettre en place sur le sol nu.» Résultat: la masse est instable, se déplace, s’ouvre comme une crevasse et peut glisser n’importe quand. «Un type d’avalanches difficiles à gérer parce qu’elles sont imprévisibles. Et on ne peut pas les faire descendre à l’explosif, parce qu’il n’y a pas assez de propagation pour faire bouger une masse de deux mètres d’épaisseur sur plus de cent mètres de long.»

Jean-Luc Lugon en profite pour prendre quelques mesures, comme il le fait chaque jour. Sort une pelle, une sonde, une scie, un thermomètre. «On va ouvrir le livre, la neige va nous raconter une histoire», dit-il en creusant un trou aussi profond que possible, de manière à analyser les différentes strates. Il y enfonce le poing, les doigts, teste la densité du manteau neigeux, sa texture, son poids, sa résistance. «Le fond est pourri, très humide à cause de la pluie. Les grains ne tiennent pas ensemble. Avec le gel des nuits claires à venir, ça va former une croûte instable en surface.»

La descente se poursuit par les mayens de la Crêta, avec ses chalets sombres du XIXe siècle, vestiges du tourisme de l’aristocratie anglaise. On arrive alors peu après dans les gorges du Triège, sous l’épaule dure de la Barme. Le ruisseau vit encore, sous les bonnets de neige, chantonne entre les rideaux de glace. Une fois passé le petit pont, complètement recouvert, une dernière montée entre pins et sapins blancs mène au village des Marécottes.

Quand les premières habitations surgissent, on est presque surpris. De retrouver la civilisation. De sortir du grand silence, du blanc pur, qui aère le cœur, les forces aiguisées par le froid, le souffle accordé. Le promeneur a alors le choix entre remonter sur Finhaut, en train, pour piquer une tête dans l’eau tempérée de la piscine. Ou de prendre la télécabine de la Creusaz et de s’affaler devant une assiette panoramique, au départ des pistes, en louchant sur le Mont-Blanc.

Infos sur www.randoplus.ch

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens