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12 octobre 2011

La vie cauchemardesque des grands timides

Une personne sur deux, à des degrés divers, peut éprouver un sentiment d’insécurité face à autrui. Un handicap qui s’avère parfois fructueux. Explications et témoignages.

Temps de lecture 6 minutes

Incapacité chronique à aller vers les gens, stress dans les situations pourtant les plus banales, difficulté horripilante à trouver ses mots, même dans les conversations les plus terre-à-terre? Pas de panique: comme le Jef de la chanson de Brel, le timide n’est pas tout seul. Les chiffres feraient même presque rougir: entre 40 et 60% de personnes, estime-t-on, présenteraient, à des degrés variables, des symptômes de timidité lorsqu’il s’agit de rencontrer un inconnu ou de discuter en société. Quant à parler devant un auditoire, une personne sur trois s’arrangerait pour éviter systématiquement cette épreuve. Auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, le psychiatre Christophe André relativise, en expliquant, dans la revue Cerveau & Psycho, que les timides auraient un rôle fondamental à jouer: «Une société sans timide serait une société de frictions constantes.» Pour que la vie en communauté soit possible, une certaine proportion serait ainsi indispensable de «personnes réservées, pas trop bruyantes, circonspectes, hésitant à entrer en conflit».

«Une composante naturelle de la psychologie humaine»

Bref, «la timidité est probablement une composante naturelle de la psychologie humaine». Pour autant, le psychiatre distingue entre la simple timidité, source de «gêne et d’embarras», et la «phobie sociale», qui peut provoquer «de la honte voire une véritable attaque de panique ». Le timide est capable d’affronter les situations qu’il redoute, tandis que le phobique, lui, les fuira. La timidité peut prendre plusieurs formes: peur de déranger l’autre; «impression paralysante que les autres sont là pour nous juger»; crainte «des regards, des silences, des situations anodines comme devoir effectuer en trajet en voiture seul avec une personne qu’on connaît mal; blocage dès que la conversation arrive sur sa vie personnelle; angoisse de se retrouver soudain l’objet de tous les regards: on détestera par exemple de devoir passer devant une terrasse animée ou remonter le couloir d’un avion bondé. Bref, il y en a pour tout le monde.

Des signes d’inquiétude chez les bébés déjà

Cette affaire-là commence tôt. Comme l’ont montré les travaux du professeur Jérôme Kagan, à Harvard. Placés devant des visages, des sons ou des jouets inconnus, 10% des bébés montrent de «nombreux signes d’inquiétude» et, à l’autre extrémité, 10% n’en manifestent aucun. Autre constat: il y aurait deux fois plus de femmes timides que d’hommes timides. Christophe André émet l’hypothèse que cela viendrait du fait que la timidité des filles est socialement mieux acceptée. Le préjugé social fait le reste, voulant que «dans une multitude de situations de la vie quotidienne, on est encore habitués à ce que l’homme dirige les événements ». L’origine des phobies sociales, enfin, telles que le trac et la timidité, pourrait se situer dans notre passé animal, dans les rapports de domination et d’acceptation au sein de la meute, ou encore entre proie et prédateur. Wouah, ça fait peur.

Comment ils ont vécu avec la timidité

Elisabeth Baume-Schneider (Photo: Keystone/Georgios Kefalas)
Elisabeth Baume-Schneider (Photo: Keystone/Georgios Kefalas)

Elisabeth Baume-Schneider, ministre jurassienne de la Formation, de la Culture et des Sports:

«Enfant, adolescente et même jeune adulte, jusqu’à l’université en fait, j’étais très timide. Mais surtout à l’école, où cela se passait bien sur le plan des résultats scolaires, mis à part le fait qu’on me reprochait tout le temps de ne pas assez participer et d’être trop réservée. Mon milieu familial paysan et une éducation dans le respect des institutions y sont pour beaucoup.

Aujourd’hui, je vois plutôt la timidité comme une qualité

A la maison et en dehors de l’école, j’étais plutôt culottée, j’allais sonner chez les voisins pour chanter et me «faire de l’argent»; je demandais quatre sous la chanson pour me payer un 45 tours à la foire du village. Aujourd’hui c’est un peu l’inverse, je suis plutôt discrète et casanière dans la vie privée et n’ai pas le sentiment d’être timorée en politique. J’ai fini par me dire que si je me «plantais» à un examen, ce n’était grave que pour moi, tandis que dans la vie associative et politique, cela pouvait avoir des conséquences pour les autres, que la vraie vie, c’était d’être avec les autres. Aujourd’hui, la timidité, je la verrais plutôt comme une qualité quand elle ne vous tétanise pas complètement, une qualité qui invite à l’écoute de l’autre, à la prise en compte de son point de vue.»

Alain Morisod (Photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi)
Alain Morisod (Photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi)

Alain Morisod, musicien:

«Je suis un bavard tardif. Adolescent, j’étais timide. Ensuite, jusqu’à l’âge de 30-35 ans, je n’osais pas même m’adresser au public. Dans les bals de campagne, quand on devait annoncer par exemple qu’il fallait déplacer une voiture, je demandais à un musicien de le faire. Puis, quand ça a commencé à bien fonctionner, avec des concerts plus importants et la nécessité de s’adresser réellement au public, j’ai bien dû m’y mettre. C’est le temps et l’expérience qui m’ont soigné.

Jusqu’à 30-35 ans, je n’osais même pas m’adresser au public

Aujourd’hui, si je devais m’adresser à Obama et au pape réunis, ça ne me poserait aucun problème. C’est comme avec les filles, vous êtes là, timide, vous ne savez pas quoi faire ni quoi dire mais il faut y aller quand même. Bien sûr que la timidité c’est plus handicapant pour un mec, on a l’air tellement dadais. Quand Fernand Raynaud me demandait, à moi son jeune pianiste, de venir sur le devant de la scène, j’y allais mais avec quatre pieds gauches. Il y a des exceptions. La timidité d’un Thomas Dutronc par exemple est assez charmante. Alors que son père, lui, est un faux timide, du genre à vous foutre une bombe sous la chaise.»

Anne-Catherine Menétrey (Photo: Keystone/Martin Ruetschi)
Anne-Catherine Menétrey (Photo: Keystone/Martin Ruetschi)

Anne-Catherine Menétrey, ancienne conseillère nationale:

«J’ai toujours été très timide. Mais les timides souvent font de grands efforts pour ne pas le paraître, et beaucoup choisissent d’ailleurs la scène, le théâtre, la politique. Devoir parler en public, sur un thème prévu, au nom d’un parti, d’une association, cela facilite les choses. Il faut faire l’effort de se mettre en scène. Au lieu d’avoir toujours peur de dire des bêtises ou de ne pas savoir quoi dire. La timidité, j’ai toujours trouvé cela pénible à vivre. Il m’est arrivé par exemple de quitter des soirées, parce que j’étais mal à l’aise, et après de me dire mais tu es stupide, ça aurait pu être intéressant. En politique, je me demandais tout le temps si c’était vraiment comme cela qu’il fallait dire les choses, si c’était bien exact, si c’était la bonne stratégie, si je n’aurais pas dû mieux vérifier ce que j’affirmais. La timidité peut parfois tourner en son contraire. Pour la cacher, on se met à en faire trop et on passe alors pour arrogant.

La timidité, j’ai toujours trouvé cela pénible à vivre

C’est un reproche qu’on m’a souvent fait, d’être froide et arrogante, alors qu’il ne s’agissait que de timidité. J’ai commencé ma carrière politique très tôt et j’étais alors triplement minoritaire: jeune, femme et popiste. Mais curieusement, j’avais alors moins de doutes qu’aujourd’hui. Le doute s’accentue avec l’âge.»

Illustration: Pascal Jaquet