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20 janvier 2014

Vie privée des élus: faut-il tout dire?

Avec l’affaire Hollande, un tabou a été brisé. Vie privée et vie publique font désormais partie du même spectacle. Une tendance à laquelle la Suisse échappe encore. Pour le moment.

François Hollande et Valérie Trietweiler saluent le public depuis leur voiture, souriants, et entourés de photographes.
La remise en question de l’image harmonieuse du couple présidentiel soulève un débat de fond sur la sphère privée des personnalités politiques. (Photo: Ullstein Bild/Reuters/Regis Duvigna)

La presse d’aujourd’hui déballe tout. En tout cas dans l’Hexagone. Les récentes révélations du magazine Closer sur les rendez-vous nocturnes de François Hollande dans un appartement de la bien nommée rue du Cirque, à Paris, ont franchi un pas décisif: la vie privée des hommes d’Etat n’est plus un tabou.

Alors que rien n’a filtré pendant des années à propos de la fille secrète de François Mitterrand ou des conquêtes de Jacques Chirac, Sarkozy est l'un des premiers présidents français à avoir mis en scène ses affaires de cœur. Ailleurs, on connaissait déjà la chanson: les frasques de Berlusconi étalées en une des gazettes italiennes ou encore les aventures de Bill Clinton, décortiquées devant la presse et les tribunaux américains…

Les représentants de la fonction publique n’auraient-ils donc plus droit à une vie privée? Alors que la peopolisation du monde politique va bon train, il reste un petit pays qui résiste, les bras croisés et la bouche cousue: le village helvète! En cultivant la discrétion à l’égard de ses élus, la Suisse fait un peu figure d’exception.

Pour preuve, les scoops des médias sur les affaires privées de politiciens en vue se comptent sur les doigts de la main. A part les quelques révélations sulfureuses sur l’ambassadeur Thomas Borer et les (inoffensives) photos de vacances de Moritz Leuenberger publiées à son insu, on ne trouve rien. Alors, les lecteurs suisses seraient-ils moins voyeurs que les autres? Peut-être leurs élus sont-ils simplement plus discrets et moins éloignés de leurs modes de vie.

«En Suisse, il y a un énorme respect pour la vie privée»

Peter Rothenbühler, journaliste-éditorialiste, répond à nos questions.

Portrait de Peter Rothenbühler
Peter Rothenbühler (Photo: RDB/Olivier Evard)

Trouvez-vous légitime que les médias, plus particulièrement en France, révèlent des détails sur la vie privée des élus?

La France faisait figure d’exception en ne parlant pas du mode de vie de ses présidents. Mais c’est une énorme hypocrisie: la vie affective tumultueuse, voire scandaleuse, d’un chef d’Etat a une grande influence sur sa capacité à gouverner. Mais cette exception française a pris fin avec le divorce médiatisé de Sarkozy. Et c’est une évolution salutaire, parce que la vie de couple d’un président, institution publique au statut quasi monarchique, est une affaire publique. Le président a une fonction et cette fonction ne permet pas tout. Il ne peut pas faire n’importe quoi, surtout François Hollande, qui avait annoncé qu’il serait exemplaire.

Côté Suisse, la presse révèle rarement ce genre d’affaires. Pourquoi?

En Suisse, les autorités mènent un train de vie normal, elles n’ont pas l’énorme pouvoir d’un président. Elles sont beaucoup plus proches des citoyens et se déplacent en tram ou à vélo. Les épouses des conseillers fédéraux sont très discrètes. La fracture sociale entre le haut et le bas de l’échelle est moins marquée chez nous. Du coup, la presse n’ira pas photographier un conseiller fédéral volage. Ce serait mal vu par les lecteurs.

Laissez-vous entendre que les lecteurs helvétiques seraient moins intéressés par ce genre d’informations?

L’intérêt est toujours là quand il y a une incohérence dans les propos. Par exemple, si un conseiller fédéral tenait un discours très catholique et moralisateur, et que l’on apprenait qu’il trompe sa femme, il faudrait le publier, parce que le personnage est en contradiction avec ce qu’il dit. Certains élus, comme Mark Muller à Genève ou Valérie Garbani à Neuchâtel, ont défrayé la chronique et ont dû démissionner à cause de comportements excessifs dans leur vie privée.

Pensez-vous qu’une affaire médiatique de l’ampleur de celle qui secoue actuellement la France pourrait se produire en Suisse?

On ne fait pas de journalisme paparazzi en Suisse. Beaucoup d’étrangers célèbres sont précisément venus dans notre pays pour être tranquilles. Lorsque Tina Turner s’est installée à Zurich, je faisais mes courses à côté d’elle, mais je n’ai jamais publié aucune photographie d’elle sans avoir préalablement obtenu son accord. Jamais on ne s’est non plus introduit dans la villa de Schumacher, et quand DJ Bobo fait ses emplettes au marché de Lucerne, ça n’intéresse tout bonnement personne. Il y a un énorme respect de la vie privée des personnalités en Suisse; on fiche la paix aux people qui recherchent la discrétion.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla