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10 juin 2016

La ville où tu te fais des films

Quand la jolie saison, enfin, déferle sur Brooklyn, de drôles de papillons monopolisent les lampadaires. On peut y lire: «Vehicles will be towed if not moved by Tuesday». Câbles et lumières, équipe technique et maquilleuses: c'est l'industrie du cinéma qui accapare les rues.

Xavier Filliez
Xavier Filliez

Entre 2011 et 2013, 517 films ont été tournés dans 17241 lieux de New York (selon le site metrocosm.com). Chez moi, les quartiers de Park Slope et Gowanus servent de décor à «The Americans». L'autre jour, en route pour un anniversaire, des carrioles du début du siècle paradaient dans la rue sur le tournage de «Wonderstruck», avec Julianne Moore, sortie prévue en 2017.

On slalome entre les camions de matériel. On s'émerveille un peu de cet entre-deux-mondes: notre trottoir transformé en lieu de fiction. Et puis, on retourne à la vraie vie. Sans superpouvoir. Avec le petit ventre de la quarantaine. Entre les factures et les genoux râpés. C'est quand je lis les journaux que je réalise à quel point le cinéma rejoint souvent la réalité. Dans une ville à la force mystique considérable et où les faits divers, si nombreux et si créatifs, sont délicieusement racontés dans les médias, on finit par lire l'actu comme on regarde une série Netflix.

Cette semaine, c'était «Les échappés», saison 2. Résumé de la saison 1, vite fait. Il y a pile un an, on revenait d'un week-end en famille à la campagne, ici on dit «upstate». Il y a des petits lacs, de la forêt, des ours. Et pas mal de prisons. Alerte police sur nos téléphones:

Deux dangereux criminels se sont échappés de la Clinton Correctional Facility. Chasse à l'homme ouverte.»

Un truc dans ce goût-là. Richard Matt and David Sweat s'étaient fait la malle. Des mecs tout à fait givrés. Meurtriers récidivistes. Avec des CV qui font plus peur que «Scream». A la rubrique «Expérience professionnelle», des trucs comme: «a cassé les doigts d'une de ses victimes en les pliant vers l'arrière avant de le tuer à mains nues en lui brisant la nuque et de le dépecer pour le jeter au fleuve.»

Vous y voyez un bon thriller? Moi, je dis comédie. Ce que nous apprend donc le New York Post (lien en anglais) cette semaine, c'est que les évadés flirtaient avec une employée de la prison. Qu'ils organisaient des parties fines jusqu'à quatre fois par semaine durant trente minutes dans un local technique. Et que l'amante des deux caïds leur faisait livrer des cadeaux de l'extérieur, parfois des Sandwichs Subway, parfois des lames de scie à métaux dissimulés dans des hamburgers congelés.

Il faut préciser encore que la prison avait supprimé les gardes de nuit dans les tours. Annulé les rondes à la lampe de poche parce que cela incommodait les prisonniers dans leur sommeil. Et que Matt et Sweat se sont échappés par un trou de 45 cm de diamètre passé inaperçu lors de rondes spontanées dans leurs cellules voisines.

Est-ce que les films s'inspirent de la réalité. Ou est-ce que les détenus trouvent leurs idées dans les films? Je n'en sais trop rien. Je me souviens aussi de cet «accident» de kayak qui avait bouleversé une bourgade de l'Hudson Valley en avril 2015. Le mari avait disparu dans les eaux glaciales. La femme avait appelé les secours mais s'était montrée bizarrement sereine à leur arrivée. La saison 2 nous apprend qu'elle a bel et bien saboté le kayak de son époux et dévissé une partie de sa rame. Pour toucher l'assurance-vie.

Sinon? La routine. Une tentative de viol à Prospect Park, à quelques blocs de chez moi, la semaine passée. Et une jeune fille qui s'est pris une balle dans la tête dans le quartier très familial de Brooklyn Heights ce lundi. Pas l'ombre d'un camion de cinéma. Zéro maquilleuse à l'horizon. New York. Le réel. Noir et brut. Même à la belle saison.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez