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11 mai 2015

Laissons-les prendre leurs responsabilités!

Au lieu de tout décider à la place de nos enfants ou de nos ados, pourquoi ne pas les laisser faire usage de leur libre-arbitre? C’est le défi que se sont lancé les éducateurs du foyer du Grand-Saconnex, avant d’appliquer la méthode à leur propre famille.

Une jeune fille marche sur une corde raide photo
L'idée est d’accorder davantage d’écoute aux enfants et de prendre leurs désirs en considération. (Photo: plainpicture)

Il rechigne le soir à aller se coucher? Laissez-le fixer ses propres horaires! Elle veut sortir avec ses potes jusqu’à point d’heure? Et pourquoi pas finalement, tant qu’elle est prête à assumer la fatigue du lendemain... Restituer aux jeunes la possibilité d’user de leur libre-arbitre, tel est le défi que se sont lancé les éducateurs du foyer du Grand-Saconnex à Genève. Au sein de leur institution pour commencer, puis, motivés par leur succès, auprès de leurs propres familles.

L’idée, c’est d’instaurer le dialogue avec l’enfant, l’ado,

explique Bruno Chevrey, ancien responsable du foyer et actuellement directeur à la Fondation officielle de la jeunesse (FOJ) dans la cité de Calvin. Etre à son écoute, entendre ses arguments, lui exposer les nôtres et le laisser prendre ses responsabilités.»

Relatée dans un ouvrage récemment publié, l’expérience a débuté en 2008: l’institution accueille alors deux nouvelles pensionnaires, peu enclines à suivre le règlement. «Elles nous ont rapidement mis en échec: les sanctions habituelles étaient inopérantes sur elles. Nous nous sommes retrouvés complètement désarmés, avec un profond sentiment d’impuissance. Nous n’avions d’autre choix que de changer de méthode.»

Une autre approche

Au terme d’une longue réflexion, ils décident d’accorder davantage d’écoute aux deux adolescentes, de prendre leurs désirs en considération. «Au lieu de nous concentrer sur ce qu’elles ne voulaient pas faire, nous leur avons demandé ce qu’elles voulaient faire, poursuit Bruno Chevrey. Nous avons peu à peu généralisé cette approche à l’ensemble de l’établissement.» Par exemple, plutôt que d’appliquer scrupuleusement les heures de couvre-feu déterminées par tranche d’âge, les éducateurs ont engagé une discussion individuelle avec chaque jeune.

«A quelle heure désirait-il se coucher? Ne craignait-il pas d’être fatigué le lendemain? Avait-il ou non une grosse journée devant lui? Autant de questions qui l’amenaient à réfléchir et à prendre une décision en connaissance de cause.

Il ne s’agissait donc pas d’entrer dans une logique de soixante-huitard, de dire amen à tous leurs caprices.

Mais plutôt d’ouvrir la porte au dialogue, de les laisser prendre leurs responsabilités, quitte à ce qu’ils fassent des erreurs.»

Et ça marche vraiment? «Oui, parce que les ados se sentent reconnus. En tant qu’adultes, que parents, nous avons tendance à envisager tout de suite un scénario catastrophe: si mon enfant ne se couche pas suffisamment tôt, il va être épuisé, rater ses examens. Et s’il échoue son année, il se retrouvera plus tard au chômage. On ne voit que les risques et on lui impose notre vision, sans considérer la sienne.»

Bruno Chevrey reconnaît toutefois qu’ils ne parviennent pas systématiquement à amener un jeune à adopter le comportement qui serait le plus bénéfique pour lui, notamment vis-à-vis de l’école. Un manque d’intérêt étant peut-être lié à d’autres problèmes personnels. «Mais au moins, tant qu’on ne lui dit pas crûment, arrête ton char et va travailler, la relation reste ouverte, vivante. L’ado sait qu’il aura toujours des adultes sur lesquels compter, même en cas de coup dur.»

Une expérience réussie en famille


Convaincu du bien-fondé de cette méthode, Bruno Chevrey, à l’instar d’autres éducateurs du foyer (lire encadré), a décidé de l’appliquer à ses propres enfants. Aujourd’hui, lorsque sa fille de 15 ans négocie son heure de rentrée après une soirée, l’accent est mis sur la discussion. «On en parle ensemble, je lui explique que tout en n’ayant pas envie de venir la chercher en voiture au beau milieu de la nuit, je m’inquiète de savoir comment elle va revenir à la maison. Et j’ajoute qu’il m’importe aussi qu’elle y trouve son compte. Elle réfléchit à tout cela, fait le tri, et s’organise en conséquence.» Depuis l’introduction de cette nouvelle philosophie d’éducation, le papa assure qu’il n’y a plus eu de bagarre sur ce terrain-là.
Confirmation de la principale intéressée:

Il y a vraiment eu un avant et un après, au niveau de l’ambiance,

de la manière de communiquer. On ne se crie plus dessus, je trouve ça super! Au début, je croyais qu’il n’y avait plus du tout de règles, mais j’ai compris peu à peu que cela impliquait quand même quelques contraintes. Par exemple, si je refuse une fois de mettre la table, cela signifiera peut-être que mes parents ne m’aideront pas lorsque j’aurai un petit service à leur demander.»


Même son de cloche chez la cadette, 12 ans, dont la maturité de réflexion pour son jeune âge est peut-être une preuve de l’efficacité de la méthode: «J’ai appris à faire des choix, par moi-même. A moins bien sûr que ça me mette en danger. Pour commencer, je faisais vraiment ce que je voulais, puis j’ai changé de raisonnement.» L’exemple qu’elle nous donne est quant à lui plus révélateur de ses 12 ans: «Au début, comme c’est moi qui décidais, je mangeais beaucoup de bonbons. Puis j’ai eu mal au ventre alors j’ai décidé d’en prendre moins. Mais c’était mon choix.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman