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30 novembre 2015

Langue de bois, langue de boîte?

La chronique de Martina Chyba, journaliste et productrice à la RTS.

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La chronique de Martina Chyba, journaliste et productrice à la RTS.

Amis de la poésie politiquement correcte, vous avez apprécié les délires linguistiques des milieux scolaires? Je vous en glisse un dernier: l'élève en échec scolaire se dit désormais «élève en situation de réussite différée». Hihi. Mais vous allez aussi adorer les dernières trouvailles du jargon entrepreneurial. Oui, plus ça va mal dans le monde du travail, plus on prend des précautions oratoires ridicules à grand renfort d’euphémismes, de litotes et d’anglicismes, pour essayer de dire que tout va bien.

Sachez d’abord que pour ne pas avoir l’air facho, on ne dirige plus, on «pilote»; on ne fait plus de groupes de travail, mais des «comités de pilotage», que l’on abrège par «Copil». Oui, avant dans la vie on avait des copains, maintenant on a des copils.

Mais cessons de rigoler, l’heure est grave. Si vous n’êtes pas «proactif» (être proactif consiste à s’inventer soi-même le travail et surtout à faire le travail des autres), si vous n’êtes pas «force de proposition», si vous n’êtes pas «orienté solution», si vous ne maîtrisez pas le langage «corporate», si vous ne saisissez pas «l’ADN de l’entreprise» et si vous n’êtes pas «flexible», à savoir corvéable à merci, vous risquez le licenciement.

Aaaargh, mais on ne parle plus de licenciements, malheureuse! Quelle horreur! On dit «mesure d’ajustement des effectifs» ou «plan de sauvegarde de l’emploi». Le plus extraordinaire étant quand même que quand vous serez vraiment licencié, vous aurez été «remercié»! Bref, vous voilà donc chômeur, oups pardon, «personne en cessation d’emploi», «en recherche d’emploi» ou «en disponibilité». C’est embêtant, surtout si vous êtes un «senior confirmé», autrement dit un vieux de plus de 50 ans complètement dépassé et qui coûte hyper-cher en caisse de pension. Bon, si vous êtes «junior», ce n’est pas mieux, mais c’est peut-être moins «impactant» sur votre vie, car vous étiez de toute façon en stage non rémunéré, pas vrai?

Et comme nous sommes en «croissance négative» (ah ça c’est un oxymore voyez, genre «merveilleux malheur» ou «hâte-toi lentement»), vous risquez de vous retrouver clochard. Ou plutôt sans domicile fixe. Ou désormais «citoyen en situation de rupture sociale».

Jean Blaise, auteur du Dictionnaire du jargon d’entreprise, résume cela mieux que tout le monde: «Cette langue n’est pas faite pour communiquer, mais pour entretenir l’illusion que des choses efficaces sont en cours.» Alors je vous laisse, car justement, j’ai une séance hyper-importante. Amitiés à votre patron. Oui, je sais que dans les grandes boîtes on ne dit plus patron, mais CEO. Eux disent que cela signifie Chief Executive Officer. Moi je sais aussi qu’en réalité, cela veut dire Couilles En Or ;)

Texte © Migros Magazine – Martina Chyba

Auteur: Martina Chyba