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19 septembre 2015

La chapelle Sixtine de la préhistoire

L’exposition itinérante «Lascaux» fera halte à Genève à partir du 2 octobre. Ses reproductions grandeur nature des fresques de la célèbre grotte permettent aux visiteurs de prendre toute la mesure de ce trésor du Paléolithique, fermé au public dès 1963.

L’exposition itinérante «Lascaux» photo
Les cinq fresques de la grotte de Lascaux présentées dans l'exposition. (Photos: John Weinstein/2013 The Field Museum, Keystone)

C’est d’abord une sensation de calme. Puis, la frayeur prend le dessus, avec cette impression que les animaux nous emportent dans leur mouvement.» Le professeur français Yves Coppens est l’un des rares chanceux à pouvoir admirer la grotte de Lascaux – l’authentique – environ une fois par année. Comme ce fut le cas lors de son ordination en 2010 par Nicolas Sarkozy au poste de président du conseil scientifique chargé de la conservation du site. «Une fois à l’intérieur de la grotte, l’ex-président français s’est adressé à moi en chuchotant, se rappelle-t-il. Rien d’étonnant: on s’y sent comme dans un sanctuaire.»

En 1940, deux des enfants qui ont découvert la grotte avec leur ancien instituteur et l’abbé Breuil.
En 1940, deux des enfants qui ont découvert la grotte avec leur ancien instituteur et l’abbé Breuil.

En 1940, deux des enfants qui ont découvert la grotte avec leur ancien instituteur et l’abbé Breuil.

La célèbre caverne ornée de la Dordogne (France), «symbole de l’art pariétal du Paléolithique», a été fermée au public en 1963. Ses nombreux visiteurs dès 1948 avaient, par leur seule respiration, drastiquement modifié l’écosystème de la grotte. Résultat: des colonies de petites algues, un voile de calcite, des moisissures blanches puis dès 2001 de nouvelles taches noires dues à des champignons portaient préjudice à la préservation des peintures. «Aujourd’hui la situation est sous contrôle», rassure le paléontologue, célèbre pour sa codécouverte de Lucy, squelette d’hominidé de plus de 3 millions d’années.

Mais le lieu est karstique, donc très complexe à préserver.

L’eau continue à ruisseler dans Lascaux, ce qui signifie que d’ici à quelques millénaires le lieu sera de toute manière condamné.»

L’exposition itinérante Lascaux, d’abord présentée à Bordeaux en 2013, et qui a déjà transité par Chicago, Houston, Montréal, Bruxelles et dernièrement Paris, ouvrira ses portes le 2 octobre à Genève Palexpo. Le cœur de la présentation, ce sont ces cinq reconstitutions des scènes les plus emblématiques de la caverne.

A taille réelle et selon un procédé particulièrement méticuleux (lire encadré). Un éclairage en deux temps permet d’observer les fresques d’abord de manière classique, puis, grâce à des lampes ultraviolettes, les gravures très fines qui se cachent derrière les peintures colorées. On y découvre notamment la scène du Puits, unique représentation d’un être humain dans la caverne. Il y a aussi ces dessins de cinq cerfs, qui enjambent une rivière les uns derrière les autres. Ou ne serait-ce qu’un seul et même animal? «Je crois qu’on a voulu représenter une unique bête en mouvement, avance le professeur. Comme on a l’habitude de le faire aujourd’hui dans les BD ou dessins animés.»

Yves Coppens,
paléontologue français.
Yves Coppens, paléontologue français.

Yves Coppens,
paléontologue français.

On estime que les milliers de dessins et gravures qu’arbore la grotte ont été réalisés sur une période d’une centaine d’années, il y a de cela environ 20 000 ans. Le spécialiste de la préhistoire est en convaincu: «Nous avons déjà affaire à une forme de langage. Une personne de l’époque pourrait déchiffrer l’histoire racontée ici! Un jour peut-être, nous mettrons la main sur une pierre de Rosette qui nous permettra de lire ces histoires…»

Un lieu de culte

Pour Yves Coppens, cela ne fait aucun doute, Lascaux jouait à l’époque un rôle de sanctuaire.

Différentes tribus de la région, nomades, devaient passer régulièrement par la grotte,

détaille-t-il. Ces peuples, pour se sentir unis, partageaient des croyances communes. Des mythes que l’on se transmettait de génération en génération et que l’on a décidé de représenter dans la caverne.» Preuve irréfutable de ce travail rassembleur: la grande homogénéité dans le style de ces différentes œuvres. Ce qui permet, selon le paléontologue, de parler déjà «d’une école de pensées artistiques». Des propos qui rejoignent ceux d’un certain Pablo Picasso, qui aurait déclaré, enthousiasmé par sa visite à Lascaux: «Nous n’avons rien inventé.»

Les statues de cire, hyper-­réalistes, des premiers homo sapiens.
Les statues de cire, hyper-­réalistes, des premiers homo sapiens.

Les statues de cire, hyper-réalistes, des premiers homo sapiens.

Comme hypnotisés devant ces chefs-d’œuvre paléolithiques, on imagine sans peine que ses auteurs étaient déjà doués d’une grande sensibilité. Les statues de cire hyper-réalistes, disposées entre les fresques, aident à se faire une image de ces premiers homo sapiens. «Habillés comme nous le sommes aujourd’hui, ils passeraient inaperçus dans la rue», sourit Olivier Retout, concepteur de l’exposition. On estime notamment que ces anciens hommes partageaient déjà un langage articulé complexe. «Une condition pour parvenir à se comprendre entre eux et construire les échafaudages qui ont permis de réaliser les fresques au plafond de la grotte.» A l’heure actuelle, des recherches scientifiques sont encore menées à Lascaux.

Les techniques sont toujours plus pointues et permettent sans cesse de nouvelles découvertes,

conclut le professeur Coppens. Par exemple grâce aux images numériques, toujours plus fines, qui permettent de faire apparaître de nouveaux dessins, cachés sous les fresques déjà répertoriées.» La grotte, à coup sûr, n’a pas encore dévoilé tous ses mystères.

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin