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5 novembre 2012

Laurent Cohen et les mécanismes du cerveau

Professeur de neurologie et vulgarisateur de génie, Laurent Cohen dissèque dans son dernier ouvrage les mécanismes de nos méninges à la lumière des études, expériences et observations les plus récentes. Passionnant.

portrait de Laurent Cohen en blouse blanche
Laurent Cohen 
enseigne et exerce à l’Hôpital de la Salpêtrière à Paris.

Dites! On ne s’est pas déjà vu quelque part?

L’impression de déjà-vu, de déjà vécu, ça survient dans deux genres de circonstances différentes. D’une part, ça arrive à tout le monde et ça n’a rien d’anormal. Et d’autre part, ça arrive dans des circonstances pathologiques. En effet, certaines crises d’épilepsie peuvent s’accompagner d’impression de déjà-vu, de déjà vécu très forte.

Comment expliquer ce drôle de phénomène?

Quand vous entrez dans un restaurant que vous connaissez, il y a deux choses qui vous viennent à l’esprit: vous avez des souvenirs du passé qui ressurgissent – j’y suis allé avec telle personne, j’ai mangé ceci et cela… – et vous sentez aussi que vous êtes familier avec cet endroit, vous le reconnaissez, ça vous dit quelque chose. Normalement, l’impression de familiarité et le retour de souvenirs précis se produisent en même temps. Mais parfois, il y a une espèce de découplage entre les deux comme si la pensée louchait.

Il sera un jour possible de lire dans les pensées.

Un exemple?

Si vous vous trouvez dans la même queue de cinéma que votre marchand de journaux, vous le verrez dans un endroit inhabituel et il est possible alors que vous ayez cette impression de familiarité qui vient toute seule, mais sans aucun souvenir précis qui va avec. C’est un peu ça l’impression de déjà-vu, de déjà vécu.

Rien à voir, par conséquent, avec une sorte de don de prémonition, de sixième sens…

Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas bien et qu’on n’explique pas parfaitement un phénomène qu’il faut faire appel à des explications paranormales.

Un scientifique tel que vous ne peut évidemment pas croire au paranormal.

Le problème, c’est que les explications paranormales ne sont pas des explications. C’est une manière de dire: «Ça marche comme ça par magie!» Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien expliqué du tout.

Vous allez donc sans doute aussi prétendre que faire une expérience de mort imminente ne prouve pas l’existence de l’âme.

Ah oui, absolument. Il y a beaucoup de cas de gens qui, dans des situations de mort imminente, de near death experience, décrivent des choses qui se ressemblent, comme la perception d’un tunnel de lumière. Mais cela ne prouve en rien qu’il se passe des choses purement spirituelles, sans matière. Au contraire, si on met des cerveaux dans des états particuliers, proches de la mort – manque d’oxygène, excès de gaz carbonique, intoxication, etc. –, ce n’est pas surprenant qu’il y ait une expérience vécue qui soit similaire dans tous ces cas. Là encore, je ne pense pas que ce genre de description impose l’idée d’une vie après la mort.

Toujours dans votre bouquin, vous suggérez – ce qui est quand même curieux de la part d’un scientifique sceptique de votre trempe – qu’il sera un jour possible de lire dans les pensées…

Ce n’est pas contradictoire. Aujourd’hui, on ne peut pas, en regardant l’écran d’un IRM, voir en cinémascope ce à quoi est en train de penser le bonhomme qui s’y trouve, ça non. Mais si on demande au sujet dans la machine de penser ou bien à des villages ou bien à des maisons, puis de nouveau à des villages, puis de nouveau à des maisons, on peut savoir rien qu’en regardant les images d’activation de son cerveau s’il est en train de penser à une maison ou à un village. Donc, ça c’est un exemple rudimentaire, mais réel de lecture dans les pensées.

Est-ce qu’on pourra justement les voir un jour en cinémascope comme l’imaginent certains auteurs de science-fiction?

Je ne sais pas si ce qui se passe dans le cerveau est en cinémascope… Disons qu’on peut déjà lire un petit peu, pas bien mais un peu, et qu’il n’y a pas de raisons qu’on ne puisse pas faire mieux. C’est quelque chose qui progresse, voilà.

Qu’on puisse regarder dans un cerveau comme dans un livre ouvert, ça ne vous fait pas froid dans le dos?

Moi, ça ne me fait pas froid dans le dos. Déjà parce qu’on est encore très, très loin d’arriver à lire dans un cerveau comme dans un livre ouvert. Et ensuite parce que je ne pense pas que ce soit inquiétant. Evidemment, on peut toujours imaginer des applications dangereuses: violer l’intimité des gens, etc. Mais sur le principe, le fait de comprendre comment marche le cerveau ne retire rien à la beauté de la musique, de la poésie, des pensées, des rêves...

Avant 3 ans, regarder la télévision n’a que des effets négatifs.

… Et des maths ajouteraient sans doute vos lectrices qui ont dû tout particulièrement apprécier le titre de votre dernier ouvrage!

Le titre, Pourquoi les filles sont si bonnes en maths, est un clin d’œil. C’est pour aller contre un lieu commun qui dit que les filles sont moins bonnes en maths que les garçons par nature… En fait, il y a pas mal d’études qui montrent que les filles sont aussi bonnes que les garçons dans cette matière pour peu qu’elles aient été éduquées comme les garçons. Cette égalisation se fait d’ailleurs progressivement.

Si elles sont aussi brillantes en calcul que vous le prétendez, pourquoi aucune d’entre elles n’a encore reçu la médaille Fields, sorte de Prix Nobel des mathématiques?

Ce que l’on a proposé, c’est que les filles étaient, en moyenne, aussi bonnes que les garçons. Mais qu’il y aurait plus de garçons que de filles aux extrêmes, c’est-à-dire parmi les gens hyper-nuls en maths et les gens hyper-bons en maths. Mais ce n’est pas sûr que ça soit vrai. La question reste ouverte.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les juges, qu’ils soient mâles ou femelles, s’avèrent plus ou moins cléments selon que leur estomac soit rempli ou pas.

Oui, absolument. Une étude israélienne l’a démontré. Ils ont pris, je crois, six cents jugements de mise en liberté conditionnelle. Et ce qu’on voit, c’est que les juges sont très indulgents au début de la matinée et accordent la liberté conditionnelle à 70% des gens qui la demandent. Puis, quand on arrive à 10 h 30 du matin et que les juges ont faim, ils n’accordent plus aucune libération conditionnelle. Alors, ils s’arrêtent, mangent un petit peu et puis ça recommence: ils sont indulgents au départ, puis ils redeviennent toujours plus sévères à mesure que l’heure du déjeuner approche. Cela montre que des décisions aussi abstraites – trancher entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas – sont prises par des êtres humains, par des cerveaux qui sont soumis à des contingences de nourriture, de fatigue et qui font donc ce qu’ils peuvent. C’est important de le savoir parce qu’une fois qu’on a pris conscience de ce genre de phénomènes, on peut éventuellement les corriger.

Faisons maintenant entrer un nouvel accusé: la télé qui, si l’on en croit votre ouvrage, devrait être purement et simplement interdite aux enfants de moins de 3 ans.

Avant 3 ans, le fait de regarder la télévision n’a que des effets négatifs. Plusieurs études le montrent. Les enfants qui regardent plus la télévision ont plus de difficultés d’apprentissage.

Le rire existe dans bien d’autres espèces.

Et pour les plus grands?

Eh bien là, je dirais que ça dépend… Ça dépend du combien parce que, quand on regarde la télévision, on ne fait rien d’autre. Ça dépend du quoi parce qu’on ne peut pas généraliser à tous les programmes, certains étant bénéfiques et d’autres pas. Et ça dépend encore de la manière, c’est-à-dire que ce n’est probablement pas la même chose de laisser un enfant tout seul à végéter devant le petit écran ou d’interagir avec lui, de discuter avec lui.

Laurent Cohen, professeur de neurologie et vulgarisateur de génie.
Laurent Cohen, professeur de neurologie et vulgarisateur de génie.

Le rire, lui, semble n’avoir que des vertus. Et il n’est pas le propre de l’homme comme l’écrivait Rabelais!

Ce point n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, Darwin a déjà émis l’idée que les principales émotions comme la peur ou la joie ne sont pas apparues comme ça d’un jour à l’autre et sans raison chez l’homme, mais que ce serait un héritage de nos ancêtres animaux, un héritage de choses utiles qui auraient été sélectionnées au cours de l’évolution. Darwin a d’ailleurs montré que les animaux et les êtres humains expriment un peu de la même manière certaines émotions fondamentales.

Revenons au rire, voulez-vous?

Oui, le rire apparemment existe dans bien d’autres espèces. Récemment, des chercheurs ont pris toutes sortes de singes – des gorilles, des chimpanzés, des orangs-outans et aussi des singes plus éloignés de l’espèce humaine – et ils les ont chatouillés. Ils se sont aperçus que leurs cobayes riaient, pas tout à fait comme nous, mais qu’ils riaient… On peut voir dans le rire une sorte de marque de notre parenté avec d’autres espèces.

Certains de vos collègues sont même allés jusqu’à chatouiller des petits rats.

Effectivement. Quand on prend des petits ratons et qu’on les chatouille, eh bien ils rient. Evidemment, on ne les entend pas rire, parce que leur rire est extrêmement aigu. Mais si on rend ces ultrasons plus graves, on entend une espèce de rire.

Mais en quoi le rire est-il utile pour l’évolution des espèces?

Là, on ne peut bien sûr émettre que des hypothèses. Peut-être que dans un groupe d’êtres sociaux, qui vivent ensemble, que ce soit des hommes ou des singes, le fait de rire est une manière de renforcer les liens sociaux, ce qui est bénéfique pour le groupe.

Heureusement qu’il nous reste l’humour…

Ahahah ! Oui, l’humour est spécifique à l’être humain. Il y a des choses qui nous font rire, mais qui ne feraient pas rire un singe, un rat, un chien ou un chat. Nous rions pour des raisons qui nous sont propres. On réutilise, pour exprimer cette émotion, un mécanisme qui, lui, est ancien.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou