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10 avril 2017

Lausanne se livre à vous

Suivez Isabelle Falconnier dans une balade sous le signe de la littérature entre lac et centre-ville, sur les traces de textes et personnages romanesques.

Isabelle Falconnier près de la Rasude et tenant le livre entre ses mains.
Isabelle Falconnier près de la Rasude, où l’écrivaine Anne Cuneo a passé une partie de son enfance.
Vue sur le Beau-Rivage Palace de Lausanne.
Quels mystères les murs épais du Beau-Rivage Palace renferment-ils?

Quoi de plus chic et classieux que le Beau-Rivage Palace, ses salons feutrés, sa vue de rêve et ses chambres grandioses? Dans Congo Requiem, Jean-Christophe Grangé n’a pas hésité à s’emparer de ce temple du luxe pour le transformer en décor de l’assassinat atroce d’un méchant potentat africain par son héroïne, Gaëlle. Isabelle Falconnier sourit:

Pour découvrir le mode opératoire un peu ‹trash› de la demoiselle, je préfère que vous lisiez le livre…»

Isabelle Falconnier de dos en haut d'une rue avec vue sur le Lac.
Direction Ouchy. Ne vous laissez pas tromper par l’apparence calme du bord du lac.

La présidente du Salon du livre de Genève est aussi déléguée à la politique du livre de la Ville de Lausanne. «Dans ce cadre, je suis appelée à développer des initiatives originales en lien avec la littérature.» D’où l’idée de ce livre de promenades littéraires à travers Lausanne, conçu comme un bel objet et avec une large place laissée aux textes d’auteurs.

«J’en ai parlé aux Editions Noir sur Blanc et au Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne. Nous avons retenu vingt balades autour d’écrivains romands et étrangers ayant vécu à Lausanne ou qui y vivent encore, et également autour de scènes qui se déroulent dans des lieux lausannois. Il y a aussi plusieurs promenades thématiques, dont deux consacrées à des formes littéraires très populaires: la bande dessinée et le polar.»

Le charme sombre de Lausanne

La capitale vaudoise, une ville de roman policier? Un peu moins que Los Angeles, Paris ou Gothembourg en Suède sans doute. Il n’empêche.

Le polar aime Lausanne, sa géographie tarabiscotée, la juxtaposition de ses rues cossues avec ses artères urbaines et criardes»,

résume Isabelle Falconnier, qui a écrit cet itinéraire ainsi que celui consacré à Anne Cuneo. «Le but est à la fois d’offrir aux autochtones une découverte nouvelle de la ville à travers la plume des auteurs, mais aussi pour les visiteurs d’obtenir une grille de lecture littéraire inédite.»

Qui peut être historique comme dans les pages consacrées à Anne Cuneo. «Enfant, elle se rendait de son orphelinat situé à la Rasude jusqu’à l’école du Valentin en passant par le bâtiment de la rue de la Grotte. Connu aujourd’hui et depuis 1990 pour abriter le Conservatoire de Lausanne, il a été érigé en 1909 et abritait les Galeries du Commerce.

Ce fut un haut lieu de socialisation pour la petite fille, élevée par des sœurs catholiques italiennes qui lui menaient la vie dure:

La première chose que j’ai aimée en Suisse, après le paysage, a été les duvets, inconnus en Italie.

La deuxième, les Galeries du Commerce. Il y avait à l’époque un marchand derrière chaque porte et vitrine.»

Un remaniement particulier du décor

Comme les bords du lac et Ouchy la paisible, certains lieux peuvent être «décalés vigoureusement» par le roman noir. La jeune Lausannoise déjà primée Noémi Schaub donne, dans Léman noir, à la douceur de l’onde lacustre et au touristique et romantique Ouchy de bien sombres aspects: «L’absurdité de la situation m’apparaît alors trop clairement. Je lui propose d’aller dans mon bateau. Elle glousse, m’attrape par la taille, elle est ignoble. Nous bifurquons à l’estacade K. Je la pousse dans l’eau. Je quitte le port.»

Vue sur la rue Servan
Au numéro 25 de la rue Servan demeure le héros de Michel Bory, l’inspecteur Alexandre Perrin.

D’Ouchy, cette balade en noir grimpe en direction du paisible quartier de Montchoisi. C’est là, au numéro 25 de «cette rue tranquille» du Servan, en face de la fameuse piscine- patinoire, dans un «coquet locatif des années 1930», qu’habite l’inspecteur Alexandre Perrin, le célèbre héros de treize intrigues imaginées par l’auteur lausannois et ancien journaliste de radio Michel Bory. «L’année dernière, lors de la première édition d’un festival consacré au polar, nous avions invité Michel Bory et constaté combien il était encore populaire auprès des lecteurs vaudois», relève Isabelle Falconnier.

Isabelle Falconnier au fameux café Romand.
Isabelle Falconnier au fameux Café Romand que Matthias Urban a dépeint dans son recueil de nouvelles.

Autre lieu incontournable de la capitale vaudoise comme de notre itinéraire, le célébrissime Café Romand. Ecrivain et metteur en scène du cru, Matthias Urban en fait dans Mort au Café Romand et autres nouvelles le théâtre «d’un quotidien banal qui bascule dans le drame» à travers un habitué des lieux velléitaire trouvant dans les toilettes un pistolet chargé. Dont il va se servir.

Qu’un auteur jeune quadragénaire prenne ce lieu chargé d’histoire comme point de départ de son intrigue montre combien l’endroit est resté vivant et propice aux rencontres.»

Un jeu de piste embrouillé

Qui dit roman policier dit forcément Georges Simenon. Le père de Maigret a longtemps vécu au bord du Léman. «Pourtant, Lausanne n’apparaît que très peu dans son abondante production littéraire, explique Isabelle Falconnier. Sauf dans son autobiographie. Il a donc fallu chercher une référence, que nous avons trouvée dans Le train à Venise.» En effet, le héros parisien doit apporter une mallette confiée par un inconnu au numéro 24 de la rue du Bugnon, à une certaine Arlette Staub. Dont il ne trouvera que le cadavre.

Pourquoi le grand romancier belge a-t-il choisi ce nom à consonance très alémanique et pourquoi cette bâtisse moderne et sans élément distinctif, située près de l’hôpital cantonal, «avec des malades et des infirmières à toutes les fenêtres et à toutes les terrasses», comme l’écrit Simenon? Voilà qui appartient au mystère de la création.

Le polar entre aussi dans des lieux inaccessibles. Très chics pour mieux montrer le sordide que peuvent abriter d’augustes façades, mais aussi un peu crapuleux comme ce célèbre immeuble de la rue de Genève aux nombreux salons de massage. Fermés en partie par les autorités en 2014, ils ont longtemps été l’exemple de l’endroit inavouable. Dans Le cadeau de Noël, Daniel Abimi y met en scène Michel Rod, un journaliste alcoolique qui donne un coup de main à l’inspecteur Mariani pour résoudre le meurtre d’une prostituée ukrainienne. Une autre manière de ré-enchanter la ville…

Texte: Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Christophe Chammartin