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7 octobre 2013

Le balbuzard sera-t-il bientôt de retour en Suisse?

Après le castor, le lynx et le gypaète barbu, c’est au tour du rapace piscivore d’être l’objet d’un projet de réintroduction dans notre pays. Mais la route est longue pour qui veut faire son come-back en Suisse.

Le balbuzard (en bas à gauche) pourrait être réintroduit en Suisse.
Le balbuzard (en bas à gauche) pourrait être réintroduit en Suisse.

Le balbuzard fera-t-il prochainement sa réapparition dans les cieux helvètes? En mars 2013, Nos Oiseaux – la Société romande pour l’étude et la protection des oiseaux – a annoncé la mise en place d’un programme de réintroduction de ce grand rapace piscivore disparu de nos contrées au début du siècle dernier.

Mais avant de pouvoir être lancé, le projet doit obtenir l’aval du Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, qui devrait se prononcer d’ici à la fin de l’hiver. «Nous sommes en discussion avec des experts suisses et étrangers afin d’évaluer si cette mesure est justifiée et si elle remplit les critères établis par l’Union internationale pour la conservation de la nature et par l’ordonnance de la chasse», explique Reinhard Schnidrig, chef adjoint de la division Espèces, écosystèmes, paysages de l’Office fédéral de l’environnement.

Raphael Arlettaz: «Il faut se demander pourquoi une espèce a disparu.»

Car n’opère pas son grand retour en Suisse qui veut! Qu’il s’agisse du castor dans les années cinquante, du lynx en 1971 ou du gypaète barbu il y a quelque vingt-cinq ans, tous ont dû se plier à la bonne volonté de la Confédération (lire encadré). Le balbuzard ne fera pas exception. «Il s’agit avant tout de se demander pourquoi l’espèce a disparu», indique Raphaël Arlettaz, biologiste de la conservation à l’Université de Berne. Inutile en effet de réintroduire un animal si plane toujours la menace de son extinction. Et de poursuivre:

Dans le cas du balbuzard, il s’agissait surtout d’une extermination directe par l’homme, qui voyait en lui un concurrent pour la pêche, poursuit le spécialiste. Ce risque est aujourd’hui marginal.

Le rapace n’est pas en concurrence avec les pêcheurs

En effet, il est à présent établi que le rapace ne chasse pas sur le même terrain que les pêcheurs, s’attaquant surtout aux poissons de surface (la perche vivant quant à elle plus en profondeur). «L’acceptation du public est indispensable lorsqu’on souhaite réintroduire un animal», relève Nicolas Wüthrich, responsable de l’information chez Pro Natura. D’où la nécessité de sensibiliser la population et de l’informer. «Dans le cas du gypaète barbu, nous avions dû rassurer les gens, leur expliquer que ces oiseaux ne s’attaquaient ni aux enfants ni aux marmottes», se souvient Reinhard Schnidrig.

Une tâche plus aisée lorsqu’il s’agit d’un animal comme le castor, qui jouit d’un capital sympathie à l’inverse du lynx, grand rival des chasseurs. «L’homme tolère difficilement la concurrence, c’est pourquoi ce sont surtout les prédateurs qui font débat», explique Raphaël Arlettaz. Tout en ajoutant que nous perdons trop souvent de vue que «ce sont bel et bien les prédateurs qui ont modelé les proies. Pourquoi croyez-vous que les cerfs ont de longues pattes et de grandes oreilles? C’est avant tout pour pouvoir entendre arriver lynx et loups et s’enfuir avant l’attaque.»

Il voit donc dans toute réintroduction – pour autant que les conditions écologiques soient respectées – une façon de restaurer un écosystème. Un argument avancé par la société Nos Oiseaux: «Le balbuzard a longtemps fait partie de la faune lacustre de notre pays, explique son président, le biologiste Olivier Biber. Même s’il ne s’agit pas d’une espèce menacée, son absence constitue un manque au sommet de la chaîne alimentaire.»

Nicolas Wüthrich: «Bien souvent, lorsqu’une population disparaît, c’est que son milieu naturel s’est amoindri.»
Nicolas Wüthrich: «Bien souvent, lorsqu’une population disparaît, c’est que son milieu naturel s’est amoindri.»

Autre critère indispensable au retour d’une espèce dans un lieu donné: l’existence d’un espace vital approprié suffisant, ainsi que le rappelle la loi sur la protection de la nature et du paysage. «Bien souvent, lorsqu’une population disparaît, c’est que son milieu naturel s’est amoindri», relève Nicolas Wüthrich. Point de souci de ce côté pour le balbuzard. Quant à sa subsistance, elle semble aussi être assurée, «essentiellement dans les grands lacs du Plateau, puisque les populations de poissons y sont suffisamment abondantes, précise Raphaël Arlettaz. Ce n’est en revanche pas le cas de nos grandes rivières, la plupart du temps dénaturées par les endiguements.»

Reste à savoir si la réintroduction active de ce rapace est justifiée. Pour le représentant de Pro Natura, cette mesure n’est pas indispensable. «La présence du balbuzard se renforçant dans plusieurs pays d’Europe, on peut imaginer qu’une valorisation des sites de nidification suffirait pour qu’il niche à nouveau en Suisse.»

Du côté de Nos Oiseaux, on n’est guère convaincu par cette éventualité. «Il faut savoir que le balbuzard est une espèce philopatrique, ce qui signifie qu’il est attaché à l’endroit où il a grandi, explique Olivier Biber. La technique utilisée pour le réintroduire dans notre pays serait donc de prélever des jeunes dans le nid de leurs parents et de les ramener en Suisse.» Baptisée hacking, cette méthode est la plus fréquemment utilisée pour les rapaces, relève Raphaël Arlettaz.

Ce sera à Berne de choisir l’une des deux options. Au cas où une réponse positive viendrait à tomber, le programme serait financé par des donateurs privés et des fondations, et pourrait débuter au printemps 2014.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Severin Nowacki, Christian Lindemann (illustration)