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23 mai 2016

Le blues des futurs papas

Durant la grossesse de leur compagne, les hommes culpabilisent et s’inquiètent. Des structures leur offrent la possibilité de s’exprimer et de s’informer, lors de rencontres qui leur sont spécifiquement destinées.

Fierté, mais aussi doutes, regrets, culpabilité, angoisses, voire peur panique: le futur papa n’est pas forcément aussi zen qu’on pourrait le croire. Mais sa compagne – et la société – comptent sur lui pour incarner un roc inébranlable. Résultat: il tait souvent ses émotions et… attend la naissance.

Afin d’aider ces papas en devenir, de nombreuses structures commencent à mettre en place des séances qui leur sont spécifiquement destinées. Ces derniers peuvent y parler librement de leurs soucis, sans crainte de blesser leur compagne ou de paraître égoïstes.

La période de la grossesse est très remuante, elle bouleverse beaucoup de choses au niveau du couple, de la famille, des idéaux, et fait aussi souvent resurgir des émotions enfouies,

remarque la sage-femme indépendante et maman de quatre enfants Nathalie Uldry Jaquet, qui anime des séances – ainsi que sa collègue Céline Audemard – à l’Espace Naissance, à Romont (FR). On se retrouve face à des situations et des questions auxquelles on ne s’attendait pas du tout, et alors qu’on réfléchit à la poussette, à la chambre et à tout le matériel, on n’anticipe pas du tout l’aspect émotionnel de ce que signifie devenir père.»

Ainsi, la plupart des futurs pères qu’a rencontrés la spécialiste expriment la culpabilité de ne pas se sentir papas. «Ils ont peur d’être insensibles s’ils expriment cette sensation à leur compagne qui, elle, est enceinte à 100% et tout le temps. Mais je leur dis que c’est un sentiment normal: étant donné que les hommes sont plutôt dans le «faire», ils auront bien le temps de se sentir papas quand ils prendront le bébé dans leurs bras pour la première fois ou, plus tard, quand ils lui donneront le biberon ou joueront avec lui.»

Oppressante culpabilité

De son côté, André Berthoud, papa de trois enfants, psychologue FSP, créateur du site superpapa.ch et organisateur de réunions entre papas, souligne la préoccupation récurrente des pères de ne pas réussir à organiser leur vie, entre temps de travail et vie de famille. «Avant, il y a les amis, les hobbies, le travail et le sport. Après, les hobbies, le sport et les amis disparaissent... Or, nous sommes une société de loisirs! Il est difficile de parler de ce type de préoccupations à sa compagne enceinte, alors que cela peut être important pour l’homme.» Même problème avec la sexualité, lorsque l’homme craint – ou n’a plus envie – de faire l’amour à sa femme enceinte de sept ou huit mois.

Ce genre de trucs, on n’ose pas en parler avec ses copains devant une bière le samedi soir,

souligne Nathalie Uldry Jaquet. Il est ainsi vraiment important que l’homme, tout comme la femme, ait son temps de parole durant ces réunions et puisse exprimer ce qui l’inquiète. Le simple fait d’en parler, et aussi de réaliser que d’autres ressentent les mêmes choses, lui permet déjà de se décharger d’un grand poids.»

L’importance de la communication

Les spécialistes sont aussi là pour les conseiller – et soulignent ainsi, entre autres, l’importance de verbaliser ses besoins et ses émotions au sein du couple.

Il y a beaucoup d’éléments qui paraissent totalement évidents et ne sont pas discutés, mais qui peuvent ensuite provoquer de grosses mésententes dans le couple.

Il vaut mieux en discuter au calme avant la naissance, et clarifier les choses de manière à être sur la même longueur d’onde et éviter des tensions inutiles lors d’une période qui sera ensuite déjà riche en stress», note André Berthoud. Exemple typique de sujet qui peut fâcher: la présence du papa à l’accouchement. «Dans notre société occidentale, il est totalement intégré que le papa doit être présent dans la salle d’accouchement, confirme Nathalie Uldry Jaquet.

Une image idéalisée

Les femmes mettent aussi souvent une grande pression sur leur compagnon à ce sujet, mais c’est important de les avertir que leur conjoint, alors plus témoin qu’acteur, n’a peut-être pas envie d’être là. Et que le fait de l’obliger à le faire pourrait par exemple provoquer des dépressions post-partum, dont on parle très peu, ou des problèmes de sexualité.»

Durant les séances de discussion, les futurs pères expriment d’ailleurs fréquemment la crainte de «tomber dans les pommes» ou de «ne pas tenir le coup».

Mais qui a dit qu’il est essentiel qu’ils soient présents à l’accouchement, et que le lien père-enfant ne pourra pas se créer après?

questionne André Berthoud. Il y a un vrai décalage entre la place du père idéalisée par la société et ce que les milieux économiques sont prêts à faire. Le futur papa doit donc prendre de la distance, et comprendre qu’il ne pourra de toute manière pas être là tout le temps ni tout faire comme la maman.» Et de conclure: «La paternité est une conquête. Si elle se fait à deux, c’est encore mieux, mais elle doit se faire dans la complémentarité, pas dans l’égalité.»

Texte: © Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Illustrations: François Maret (illustration)