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19 mars 2012

Le bol de Kucholl

Humoriste aux 120 secondes féroces sur Couleur 3, ce grand blond intello et plutôt timide joue aussi au théâtre, cultive l’art de l’improvisation, dirige une collection de livres et rêve de conserver sa liberté.

Vincent Kucholl
Un homme polyvalent: sous le nom de Vincent Golay, Vincent Kucholl a écrit "Institutions politiques suisses", un livre écoulé à 150 000 exemplaires.

Il est libre, Vincent. De railler gentiment les nouveaux logos de la RTS, son employeur, ou de transformer la victoire nyonnaise autour de Novartis en partie de dupes. Chaque matin, pour dire quelque chose du monde tout en s’amusant, Vincent Kucholl prend le masque de l’un de ses personnages de la chronique 120 secondes, qu’il anime avec son alter ego, Vincent Veillon.

Ignacio Chollet, l’agriculteur truculent de Bottens, Sébastien Jaquet, le «tox» de la Riponne, ou Reto Zenhäusern, le représentant de Novartis: beaucoup de ses personnages donnent le sourire à toute la Romandie.

L’idée de cette chronique est de faire un commentaire décalé sur l’actualité.

«On a démarré 120 secondes en 2009, en tournus à trois. Je me suis rapidement retrouvé seul face à l’animateur», sourit le trentenaire vaudois désormais connu comme le loup blanc. Surtout depuis que, filmée, la chronique fait régulièrement le buzz sur Youtube ou sur le site de la station. «Au début, il n’y avait pas d’image. Un jour, je suis tombé sur un upload avec une simple photo et je me suis dit qu’il y avait un truc à faire. Quand Vincent Veillon a repris la matinale, en avril dernier, on s’est lancés.»

Le duo cartonne à l’antenne et sur le Net

Moyens techniques et financiers dérisoires, mais talent maximum. En osmose, le duo cartonne à l’antenne, et certaines vidéos atteignent les 100 000 visites. «L’idée, c’est un commentaire décalé de l’actualité. Si cela fait sourire et un peu réfléchir, c’est gagné. Le rire peut être très efficace pour cela aussi.»

Donner du sens derrière la parodie loufoque ou non, avec un ton original. Un exercice dans lequel ce natif de Moudon excelle. Tout a commencé à la fin des années 90. En pleines études universitaires de sciences politiques, il se retrouve au service militaire à faire rigoler ses camarades de chambrée. Il apprend à imiter les accents des autres cantons, rencontre le comédien Matthias Urban avec lequel il crée les Ouahs, prix 1999 de la Nouvelle Scène; et travaille son sens de l’improvisation au sein de la troupe lausannoise Avracavabrac.

Licence universitaire en poche, il poursuit par un DEA en politique publique et devient assistant à l’Université. Mais l’envie de jouer ne cesse de grandir et «en même temps que je corrigeais des travaux d’étudiants j’ai pris des cours d’arts dramatiques à Genève».

Monté à plusieurs reprises sur les planches, Vincent Kucholl excelle dans l'improvisation.
Monté à plusieurs reprises sur les planches, Vincent Kucholl excelle dans l'improvisation.

L’envie du jeu sera la plus forte, et il s’y consacre alors pleinement, abandonnant la haute école pour un job alimentaire du côté des Editions LEP, Loisirs et Pédagogie. Pour lesquelles il propose après quelques mois d’écrire un livre sur les institutions politiques suisses. Un carton: paru en 2005 avec Mix & Remix aux crayons, Institutions politiques suisses s’écoule à 150 000 exemplaires et rejoint les manuels scolaires de plusieurs établissements. Il inaugure aussi une collection que Vincent Kucholl dirige, forte aujourd’hui de neuf titres. «Ce premier bouquin, je l’ai écrit sous le nom de Golay, qui est celui de ma mère. Par peur que l’on se fiche de moi, sans doute. Mais aussi par souci de discrétion. A Couleur 3 aussi, mon nom n’apparaissait jamais dans mes premières chroniques.»

Raté, désormais. A l’entendre, il n’y a pas d’un côté un travail éditorial très sérieux et le côté clown de l’autre, mais deux activités qui se nourrissent l’une de l’autre, et auxquelles il s’attelle avec une égale passion. «Le théâtre, le jeu, me démangeait depuis longtemps, tout comme je suis passionné par l’histoire et l’actualité. Je suis devenu un peu accro, d’ailleurs.»

Du coup, sa diane sonne avant 5 heures du matin et sa journée commence invariablement par l’écoute du flash info et la lecture des news. «Je dors mieux quand j’ai déjà écrit mon texte, ou au moins une idée, la veille. Mais, au fond, c’est assez rare. Par contre, j’écoute Forum, je regarde le TJ.»

«Ça va vite, il y a peu de moyens, j’aime cette liberté»

Arrivée à la radio vers 6 heures, écriture et première lecture commune vers 7 h 15. «Puis je corrige, et tout est bouclé avant 8 heures. Ça va vite, il y a peu de moyens, j’aime cette légèreté.» Pour l’instant, les perruques et costumes s’entassent dans quatre casiers. «Des bricoles, sans doute moins de 100 francs de récup’ à l’Armée du Salut, on fonctionne avec des bouts de ficelle. Il y a deux ou trois personnages fétiches, du coup on essaie de ne pas en abuser, pour ne pas les user.»

Monté à plusieurs reprises sur les planches, où il a joué du répertoire classique, Shakespeare ou Beckett, Vincent Kucholl excelle dans l’improvisation et sort fréquemment du texte original pour mieux désarçonner son camarade d’antenne. «En principe, Vincent rigole lorsque l’on répète. Alors j’essaie de le piéger gentiment, et lui, son challenge, c’est de rester sérieux.»

On m’a déjà proposé de monter à Paris, mais pour l’instant, j’aime être à Lausanne.

Parfois, ses personnages titillent de très près la réalité, comme ce faux porte-parole de Novartis intervenant le lendemain du fameux accord nyonnais en se frottant les mains d’avoir obtenu davantage d’heures de travail et moins d’impôts. «Même si certains me disent qu’ils l’entendent en passant à la Riponne, mon toxicomane fictionnel et volontairement délirant. Là, je voulais dire un truc un peu dérangeant derrière le côté tout le monde est content.»

Le succès ne lui monte pas trop à la tête, et son ambition reste identique: se faire plaisir, et faire aussi bien que possible. «Je n’ai pas trop de plan de carrière. On m’a déjà proposé de monter à Paris, mais pour l’instant j’aime bosser ici, être à Lausanne. M’amuser et travailler avec des gens sur la même longueur d’onde représentent une bonne partie du salaire.»

La liberté de parole également, du coup il préfère rester un indépendant, pouvoir partir – ou être débarqué – en vingt-quatre heures chrono. «C’est mon luxe. Pour le reste, j’ai un vieux voilier avec des potes et je ne vise pas le yacht de 10 mètres.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Mathieu Rod