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17 octobre 2011

Le bonheur en 10 leçons. Vraiment?

Les ouvrages d’épanouissement personnel et de psychologie pratique ont la cote. Pourquoi? Au-delà de l’effet de mode, pouvons-nous vraiment nous fier aux conseils que nous y trouvons? Eléments de réponses.

Le bonheur en 10 leçons.
Pour les détracteurs des ouvrages d'épanouissement personnel, les recettes proposées dans les livres sont souvent trop simplistes. (Photo: Laif/Photo Alto/Mathieu Spohn)

Envie de mieux gérer vos émotions? D’harmoniser votre vie de couple? De surmonter votre timidité? Rendez- vous au rayon développement personnel de la librairie la plus proche… A coup sûr, entre les éternels guides à étapes, qui promettent joie de vivre ou sérénité en dix leçons, et les cahiers d’exercices, plus récents, pour rehausser l’estime de soi ou apprendre à lâcher prise, vous trouverez un ouvrage qui répondra à vos besoins...

Pas de doute, le marché de la littérature d’autocoaching se porte bien. Une tendance au parfum anglo-saxon, puisqu’elle trouve ses racines dans l’Amérique des années 1950 et que sa principale avocate n’est autre que l’héroïne Bridget Jones. Dans son célèbre journal, elle ne manque jamais une occasion de se plonger dans l’un de ses précieux self-help books, dès qu’un problème psycho-amoureux pointe le bout de son nez. Côté francophone, la tendance s’est également bien implantée. «En dix ou quinze ans, nous avons pu constater une progression de 15% de notre chiffre d’affaires», relève Jacques Maire, fondateur et directeur des Editions Jouvence, qui occupent une place importante du créneau.

Des guides de survie pour trouver le bonheur

Comment expliquer un tel succès? «Nous avons assisté au cours de ces dernières années à une perte des valeurs traditionnelles dictées par l’Eglise et l’Etat, relève le psychologue fribourgeois Yves-Alexandre Thalmann, lui-même auteur de nombreux ouvrages de développement personnel. Nous devons donc choisir nous-mêmes nos lignes directrices. Cette marge de manoeuvre nous amène tout naturellement à davantage de questionnement.»

Sociologue et rédacteur en chef de la revue française Sciences Humaines*, Jean-François Dortier évoque quant à lui la pression actuelle à laquelle nous devons faire face, notre culte de la performance, jusque dans la sphère personnelle: «Aujourd’hui, nous nous devons presque de réussir notre vie. Nous considérons donc ces livres comme des guides de survie pour y parvenir.»

Et de préciser que le phénomène n’est pas complètement nouveau, la quête du bonheur ne datant pas d’hier. «Durant l’âge d’or de la philosophie grecque, les épicuriens et les stoïciens dispensaient déjà leurs conseils à des disciples pour leur permettre de mieux gérer leur existence. Il s’agit donc d’une question fondamentale, que nous ne devons en aucun cas rejeter.»

Pour le sociologue français, une question demeure toutefois. Le marché est porteur, certes. Mais l’offre est-elle à la hauteur de la demande? «Ce que je reproche avant tout à ces livres que je qualifierais de guimauve, c’est de nous proposer un art de ne pas vivre. On nous enjoint de profiter de l’instant présent. Or, cela nous est quasiment impossible: l’étudiant doit constamment penser à son futur, le parent au bien-être de ses enfants, l’employeur à l’avenir de son entreprise. Les recettes proposées dans ces guides sont souvent trop simplistes.»

«Conduire le lecteur sur un chemin, sur une piste»

Jacques Maire l’admet: une certaine frange de cette littérature tend à dispenser des solutions toutes faites. «Chez Jouvence, nous privilégions les ouvrages qui, plutôt que des injonctions, conduisent le lecteur sur un chemin, une piste. A lui ensuite d’en faire ce qu’il veut. Jacques Salomé disait d’un livre qu’il a deux auteurs: celui qui l’écrit et celui qui le lit. J’en rajouterais un troisième: celui qui le met en pratique.» L’éditeur se fait aussi un point d’honneur à choisir des auteurs disposant d’un certain bagage scientifique, assurant ainsi la validité de leurs propos.

De son côté également, Yves-Alexandre Thalmann préconise la prudence: «Ne croyez personne sur parole!» S’il a choisi d’écrire des ouvrages dédiés au bonheur, à la culpabilité ou encore à la vie de couple, c’est qu’il estime que la psychologie a beaucoup à offrir. «Les gens en ont une image éculée, ils ne voient que le patient étendu sur le divan. Mais c’est oublier tout l’aspect pratique de la discipline. En séance, il m’arrive fréquemment de recommander à mes patients des lignes de conduite. Les livres de développement personnel constituent un moyen de diffuser plus largement ces conseils. La légèreté du support n’induit pas nécessairement celle de la démarche.»

*A lire: le dossier spécial «Apprendre à vivre» de la revue «Sciences Humaines».

Auteur: Tania Araman