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21 mars 2016

Le boom des fêtes prénatales

Les «baby showers» et autres cérémonies ritualisées font toujours plus d’adeptes. Plus qu’un simple amusement, elles permettent à la future maman de conjurer ses angoisses et de récolter un maximum d’informations sur le fait de devenir parent.

Aux Etats-Unis, la «baby shower» prend des allures démesurées, avec énormes gâteaux, décorations pastel et avalanche de cadeaux. (Photo: Kzenon/Alamy)

Les fêtes prénatales ont la cote, ces temps. Surtout la fameuse «baby shower», tout droit venue des Etats-Unis avec ses gâteaux grandioses, ses décorations pastel et son déluge de cadeaux. D’autres cérémonies et rituels font également leur apparition, piochés au gré des cultures et transformés selon la sensibilité de la future maman. Mais comment expliquer un tel engouement?

Dans une société où la grossesse est de plus en plus lue à travers les risques potentiels encourus, ces fêtes permettent de replacer l’événement dans un contexte social plutôt que médical,

avance Solène Gouilhers Hertig, sociologue à l’Université de Genève. Certaines femmes ne veulent plus être considérées comme un simple contenant, piégées entre injonctions médicales et recommandations sociales, mais veulent se réapproprier leur grossesse.»

Caroline Henchoz,

enseignante en sciences sociales.

Un besoin de partage

La méthode semble fonctionner: «Je me suis sentie comme une reine», déclare une jeune fêtée. «Pour une fois, c’est moi qui ai été au centre de l’attention», souligne une autre, tandis qu’une troisième parle d’un «chouette moment de partage et de rigolades entre copines». Car ce sont là les règles de base d’une fête prénatale: les femmes proches de la future maman organisent généralement l’événement, et les hommes en sont souvent exclus.

Nous sommes dans une société où l’on aime de plus en plus tout gérer et tout contrôler dans notre quotidien.

Or, il n’y a pas de manuel fourni avec notre enfant pour savoir comment être parent. Ainsi, nous remarquons chez les parents le besoin d’aller chercher un maximum d’informations autour d’eux. Notamment, ils vont apprécier de se retrouver entre eux et partager leur expérience, note de son côté la psychologue genevoise Muriel Heulin, directrice du Centre périnatal «Bien naître, bien grandir». C’est devenu très branché de se retrouver entre amies à la veille de la naissance.»

Muriel Heulin,

directrice du Centre périnatal «Bien naître, bien grandir».

Exister par les autres

Très tendance aussi, le fait de rendre public tout événement considéré auparavant comme privé et secret. «Nous sommes dans une société où l’émotionnel prend le dessus et où la frontière entre l’intime et le public est devenue plus floue, remar­que Caroline Henchoz, enseignante en sciences sociales à l’Université de Fribourg. Le fait de rendre sa vie publique permet d’exister au travers du regard d’autrui. On quête la reconnaissance sociale pour construire son identité propre.»

Si les fêtes prénatales sont un moment joyeux, elles dissimulent aussi des zones d’ombre. A commencer par l’aspect consumériste de certaines, «une véritable injonction à être heureuse, que le marketing a bien compris», selon Solène Gouilhers Hertig. Mais aussi par l’image de perfection qu’elles renvoient. «C’est une mise en scène du bonheur de la maternité, soulignent les trois spécialistes. «On assiste à une sorte de devoir d’excellence, et tout doit être présenté comme une réussite», remarque Caroline Henchoz.

Cette vision merveilleuse de l’événement éveille chez certains parents un sentiment de culpabilité et de frustration quand ils ne peuvent pas vivre la grossesse comme ils l’auraient souhaité,

regrette pour sa part Muriel Heulin. Que ce soit au niveau physique avec les désagréments des nausées, le changement du corps, ou la non-acceptation de la grossesse, ou quand des complications peuvent survenir et engendrent beaucoup de stress et d’angoisses.»

Solène Gouilhers Hertig,

sociologue.

Le fœtus officialisé

Par ailleurs, Solène Gouilhers Hertig souligne le fait que les fêtes prénatales permettent déjà d’attribuer un statut au fœtus. «L’enfant est déplacé de l’imaginaire au concret. On investit beaucoup sur lui, avant même qu’il ne soit là.» Une manière peut-être, selon elle, de conjurer le mauvais sort et de tenter de garantir qu’une belle fête permettra un accouchement facile et un bébé en pleine santé. «Mais certains parents préfèrent quand même ne pas fêter l’événement avant terme, par superstition...», souligne Muriel Heulin.

Enfin, gare à l’angélisme: dissimulé sous l’apparence d’un amusement poétique, ce type de rituel préfigure déjà le renforcement des rôles traditionnels, selon Solène Gouilhers Hertig.

L’arrivée d’un enfant est l’un des événements les plus stressants dans la vie d’un couple,

remarque-t-elle. Beaucoup de recherches montrent que ce changement renforce la centralité de la maternité, ainsi que l’inégalité de la répartition des tâches ménagères.»

Finalement, peut-être les fêtes prénatales ont-elles avant tout un but tout à fait terre à terre, même si inconscient: préparer le terrain, et recenser discrètement qui pourra donner un coup de main après la naissance…

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer