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12 janvier 2017

Le boom du jeu vidéo romand

Longtemps restée marginale, l’industrie vidéoludique suisse affiche ses ambitions sur la scène internationale. Après plusieurs succès alémaniques, c’est désormais dans l’Arc lémanique que les sociétés spécialisées dans le «game design» se font petit à petit une place au soleil.

L’équipe d’Apelab s’est lancée dans la réalité interactive, qui n’en est qu’à ses débuts.
L’équipe d’Apelab s’est lancée dans la réalité interactive, qui n’en est qu’à ses débuts.

Les Suisses commencent à se faire un nom sur la scène internationale de l’industrie vidéoludique. Selon l’Association des développeurs suisses (SGDA), près de 50 jeux vidéo made in Switzerland sortent sur le marché chaque année, pour un chiffre d’affaires évalué à 50 millions de francs par an. «Les ventes sont en progression constante», affirme Luca Cannellotto, secrétaire général de la SGDA. Une septantaine de sociétés spécialisées dans le «game design» sont actuellement référencées en Suisse, la majorité se situant en Suisse alémanique.

A Zurich, tout le monde ou presque a entendu parler de Farming Simulator, qui simule la gestion d’une ferme. Cette série de jeux vidéo proposée par Giants Software a été vendue à plusieurs millions d’exemplaires.

Même si l’allumage s’avère un peu plus tardif, il concerne désormais également ce côté-ci de la Sarine. Sur l’Arc lémanique, plusieurs dizaines de «softs» sont imaginés chaque année. A Lausanne, par exemple, chez les geeks pointus de Tchagata Games ou encore chez Sunnyside Games qui a connu un beau succès avec The Firm, sorti en 2014 (lire l'article que nous avions consacré à Tchagata Games et Sunnyside Games).

Un module pour réunir investisseurs et créateurs

Mais aussi à Genève, chez Apelab et chez EverdreamSoft. Si les deux petites entreprises genevoises ont pu se lancer sur le marché du jeu vidéo, c’est grâce au fonds de soutien Engagement Migros, qui les a invitées à participer à son module Match-Making mettant en relation investisseurs et créateurs (lire ci-contre). Longtemps très discret, le soutien privé et institutionnel se développe peu à peu, à l’instar de Pro Helvetia et de son programme «Call for projects: Swiss Games».

Les formations en «game design» se multiplient également: à Zurich, l’ETH possède son Game Technology Center. A Genève, la HEAD propose désormais un master en Media Design. Sans compter plusieurs diplômes dispensés par des structures privées, comme à Saxon (VS) ou Lausanne. Depuis 2012, les développeurs helvétiques possèdent par ailleurs leur association, la SGDA. «Forte de plus de 140 membres, notre organisation à but non lucratif se bat pour la mise en place de bonnes conditions-cadres et la visibilité des développeurs de Suisse», explique son président Matthias Sala.

Rendez-vous au festival Ludicious Games

Apelab et EverdreamSoft participeront du 26 au 28 janvier 2017 au festival Ludicious Games, à Zurich. Devenu le plus grand rendez-vous des professionnels du jeu vidéo en Suisse, cet incontournable événement accueillera cette année quelque 600 professionnels de l’industrie vidéoludique nationale et internationale. L’avenir leur appartient.

EVERDREAMSOFT A GENEVE

«Le joueur détient réellement une part du produit»

EverdreamSoft a développé un modèle de jeu particulier, où le joueur devient réellement propriétaire des cartes qu’il achète pour jouer.
EverdreamSoft a développé un modèle de jeu particulier, où le joueur devient réellement propriétaire des cartes qu’il achète pour jouer.

Chez EverdreamSoft, on se trouve clairement du côté des jeux grand public sur plateformes mobiles. Pour preuve, le jeune studio genevois promeut depuis quelques semaines Spells of Genesis en partenariat avec la chaîne anglaise Channel 4. «Ce partenariat est important pour nous», explique Shaban Shaame, fondateur et directeur de cette petite entreprise d'une dizaine de collaborateurs.

Au siège social genevois sont venus s’ajouter des bureaux en France, aux Pays-Bas et surtout au Japon, «pays majeur avec les USA en matière d’entertainment numérique.

Rester uniquement en Suisse rendrait la diffusion mondiale beaucoup plus compliquée.»

Disponible juste avant les fêtes en Suisse et au Canada, Spells of Genesis fera sa sortie mondiale avant la fin de ce premier trimestre 2017. Channel 4 perçoit une partie des futurs revenus du jeu (entre 15% et 20%), mais s’occupe en contrepartie de sa promotion, commercialisation et diffusion.

Pour se faire remarquer au milieu des constantes sorties vidéoludiques pour mobiles, dont certaines sont assurées par de gros studios aux moyens bien plus importants que ceux d’EverdreamSoft? Evidemment, mais pas seulement. Car au départ, il y a un vrai pari technologique surtout connu du petit monde geek. Et dont l’importance passerait inaperçue sans le soutien de la chaîne de télévision britannique.

Pari technologique

Spells of Genesis ressemble en effet à un jeu gratuit avec paiement intégré comme il en existe beaucoup. La grande différence est que le joueur devient réellement propriétaire des cartes qu’il achète en crypto-monnaie pour jouer. «Si les morceaux achetés sur Itunes n’offrent en définitive qu’un droit d’écoute, nos cartes digitales peuvent être vendues ou échangées, et cela même si nous arrêtons le développement du jeu.» Pour Shaban Shaame, il y a là un vrai «changement de paradigme: les biens digitaux deviennent des actifs», comme un objet physique.

Parvenir à ce résultat a nécessité, on s’en doute, un très gros travail de développement. Et a été rendu possible grâce à la technologie des bitcoins et du blockchain (base de données contenant l’historique des échanges effectués entre ses utilisateurs, transparente et sans intermédiaire, ndlr) qui a également servi au financement participatif lancé il y a un an et demi. Cette opération novatrice dans sa forme avait permis de récolter quelque 300 000 francs. Bitcoin? La fameuse monnaie cryptographique lancée en 2009 est dite décentralisée, parce que sa valeur est adaptée constamment de manière consensuelle au sein du blockchain, un registre public qui ne fonctionne pas comme un établissement financier, puisqu’il ne dispose ni d’administrateur unique ni d’autorité centrale.

Créer une communauté de joueurs

Spells of Genesis vise donc à créer une véritable communauté de joueurs. Qui se trouve déjà forte des 300 participants à l’opération de financement participatif.

Les premiers échos valident notre pari.

«Les utilisateurs semblent d’accord de dépenser jusqu’à dix fois plus s’ils deviennent détenteurs de ce qu’ils achètent, se réjouit le patron d’EverdreamSoft. Ainsi, sur Kickstarter où la moyenne des revenus tourne autour de 70 dollars, on peut rajouter un zéro avec les joueurs de Spells of Genesis.»

EverdreamSoft ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Très confiant dans son business model, le studio genevois travaille sur la création d’une plateforme d’actifs digitaux.

En quelques clics, on pourra créer de la valeur digitale, à travers des cartes de jeu mais aussi notamment des points de fidélité. Et cet actif pourra être vendu, échangé, ou encore payer des services.»

Et le jeune entrepreneur de lâcher le terme de «consomm-owner», qui, au contraire du simple consommateur, détient réellement une part d’un produit via un actif numérique.

Deux autres jeux basés sur le même principe de financement sont en développement, dont Beyond the Void, un RTS (real time strategic game) utilisant également des cartes dans un univers rétro-futuriste avec sa monnaie propre appelée Nexium. Des 110 000 dollars escomptés, trois fois plus furent récoltés. Lancement prévu à la fin 2017.

APELAB A GENEVE

«Chaque scène va être différente selon le regard»

L’équipe d’Apelab s’est lancée dans la réalité interactive, qui n’en est qu’à ses débuts.
L’équipe d’Apelab s’est lancée dans la réalité interactive, qui n’en est qu’à ses débuts.

En matière de nouvelles technologies, 2016 a largement été marqué par la réalité virtuelle. Parmi les studios à la pointe de cette technologie se trouvent plusieurs noms romands, dont Kenzan Studios, mais aussi le genevois Apelab, partenaire de Google, HTC ou Oculus VR, rachetée par Facebook en 2014 pour 2 milliards de dollars.

«Avec Sylvain, directeur artistique et accessoirement mon mari, raconte la jeune directrice Emilie Joly, nous avons d’abord lancé en 2012 une bande dessinée interactive.»

Le concept était novateur, avec une histoire à 360 degrés qui évoluait en fonction de l’angle de vue et de l’appareil.

Grâce à un joli buzz autour de ce concept novateur, Apelab est fondé deux ans plus tard. Sylvain et Emilie sont issus du même master en media design de HEAD à Genève. «Un diplôme très intéressant parce qu’il mélange la réflexion et la démarche artistique autour des nouveaux médias et contenus avec le codage et l’aspect technique», explique Emilie qui s’était un temps fourvoyée aux Beaux-Arts. Un peu trop éloignés des nouveaux supports de storytelling qui l’intéressaient.

Des quatre fondateurs de départ, Apelab occupe désormais deux fois plus de personnes entre Genève et Los Angeles. «L’incubateur de la HEAD nous a bien aidés pour tous les aspects administratifs et juridiques nécessaires pour la création d’une société», relève Emilie Joly. Ayant tout juste breveté leur système de bande dessinée interactive, l’équipe se lance dans la réalité interactive qui n’en est alors qu’à ses balbutiements. «Sequenced (leur première série d’animation interactive en VR, ndlr) s’apparente à une extension du prototype de 2012 au niveau de l’univers comme du contenu. Nous parlons de narration organique, où chaque scène va être différente selon le regard, avec des choses qui arrivent ou non, des personnages qui apparaissent ou pas, etc.»

Comme au cinéma

Le studio prend alors le parti d’une expérience vidéoludique extrêmement interactive avec une qualité narrative qui se rapproche de celle du cinéma. Un positionnement pointu à l’avant-garde des tendances que commence tout juste à découvrir le grand public. Un peu aidé par les casques de réalité virtuelle lancés par plusieurs grands constructeurs – le pionnier Oculus Rift, le Vive de HTC ou encore le Sony Playstation VR – mais aussi des plateformes dédiées à la réalité virtuelle comme Google Daydream ou Orange VR Experience. A laquelle collabore d’ailleurs Apelab, «aux côtés de contenus fournis par de grands studios de cinéma comme Warner ou Fox.»

Bref, il y a de fortes chances que l’avenir appartienne à Emilie Joly et son équipe qui viennent par exemple d’être choisies par les concepteurs de Ma Vie de Courgette pour une petite appli interactive sur mobile chargée de teaser le lancement du désormais célèbre film d’animation suisse. (Lire notre portrait de son réalisateur Claude Barras).

© Migros Magazine - Textes: Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Olivier Vogelsang