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17 octobre 2016

Marc Roche: «Le Brexit est une conséquence du krach qui perdure»

La planète financière n’a rien perdu de son arrogance et n’a pas retenu les leçons de la crise de 2007. Après avoir décortiqué les engrenages menant à la catastrophe, le journaliste français Marc Roche, grand spécialiste de l’économie, avertit: rien n’est terminé.

Marc Roche estime que le renflouement des banques est à l’origine de graves cassures sociales.

Entre l’appât du gain et les incompétences humaines, quelle est pour vous la première explication de ce krach financier?

C’est effectivement un mélange d’incompétence, d’ego, de fragilité et de course au gigantisme de la part de gens dont le disque dur a été bouleversé par l’argent. Au départ, un banquier est quelqu’un d’indispensable au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. Il est le point de passage obligé pour financer l’économie réelle et les entreprises. Or, cette fonction essentielle est devenue toxique par l’appât du gain et des bonus, par la déréglementation et autres paradis fiscaux. C’est ce que cette crise majeure a crûment mis en lumière aux yeux de tous.

Et cette crise perdure selon vous?

Je l’ai découvert en menant mon enquête pour ce livre: la crise ne s’est jamais achevée. Tout juste a-t-elle changé de visage: de crise financière commençant en fait en 2007, et non en 2008, c’est devenu une crise des dettes souveraines pour ensuite devenir une potentielle crise financière des banques européennes et centrales avec de nouvelles bombes à retardement.

Lesquelles?

Les défaillances du contrôle bancaire, d’abord. Au fond, les grandes banques continuent de fonctionner à peu près comme bon leur semble. La fragilité des banques centrales dans leur rôle de presse à billets, mais aussi une informatique tentaculaire et omniprésente tellement compliquée que plus aucun établissement ne pourrait réagir efficacement à une panne généralisée ou à un hacking. J’ajouterai la compromission avec le monde politique, qui explique l’impunité quasi générale des grands fautifs de ce krach: à une ou deux exceptions près, tous s’en sont bien tirés, retrouvant souvent des postes extrêmement bien payés.

Comment comprendre que le politique n’a pas réussi à mettre au pas un système financier qui venait de gravement faillir?

Les banquiers ont un double niveau de chantage envers l’Etat. D’abord, en menaçant de ne plus prêter. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait puisque après la première crise financière de 2009-2010, toutes les banques ont d’abord songé à reconstituer leurs bilans. Et donc moins à prêter aux entreprises et aux ménages. Et quel gouvernement peut résister à ce chantage à la croissance? Par ailleurs, lorsque les banques centrales ont inondé le marché de liquidités pour éviter la poursuite de la récession, cet argent n’est jamais passé dans l’économie réelle, mais est resté bloqué dans l’économie financière, créant des bulles.

Au moment où, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la zone euro vient au secours de ses banques tout en imposant ses conditions, on peut croire à une reprise en main par le politique. Fausse impression en fait?

Il faut reconnaître que Nicolas Sarkozy a immédiatement percuté sur la crise, et que dans sa lettre à Angela Merkel en août juste après le gel des fonds de BNP Paribas, tout est dit. Hélas, il a raison trop tôt, ou en tout cas avant les autres. La chancelière allemande ne veut pas croire à la fragilité du système bancaire allemand et n’entre pas en matière. Gordon Brown n’écoute pas le président français, obsédé par la protection de la City. Sarkozy est donc seul. La Banque centrale européenne est encore aux abonnés absents, tout comme le FMI qui attend encore DSK à sa direction. Et que fait-il? Il est à l’origine du principal effort de concertation international, le premier G20 consacré à la finance qui a lieu en novembre 2008 à New York. Qui ouvre la voie au fameux G20 de Londres en avril suivant où seront prises les premières mesures d’encadrement des hedge funds et des paradis fiscaux, tout en confiant le contrôle bancaire aux banques centrales. Mais ces dernières sont mieux armées pour le contrôle monétaire, qui est leur raison d’être. Du coup, toutes ces mesures ont été torpillées par le système bancaire: les paradis fiscaux existent toujours, les bonus n’ont pas diminué, mais ont seulement été compensés par un salaire fixe plus élevé ou des avantages en nature.

Pourquoi, alors?

Avant tout en raison de la proximité condamnable entre les banques et les milieux politiques. Courant depuis longtemps aux USA, le recyclage de la fonction publique vers les milieux bancaires est ainsi devenu normal en Europe. Ces liens étroits me paraissent au cœur de l’explication. Ces gens se sont rendu compte durant leur mandat public que le vrai pouvoir réside désormais dans la sphère financière, et pour cause. Un manque d’éthique que l’on retrouve chez certains dirigeants de droite comme de gauche, d’ailleurs, et qui dénote une certaine fascination pour ces milieux de la finance.

Le Brexit anglais serait ainsi une conséquence directe du krach financier?

Oui, je suis persuadé que le Brexit est la conséquence directe de la crise financière de 2007-2008. C’est la révolte de la classe moyenne du centre et du nord de l’Angleterre contre la politique d’austérité qui les appauvrit et qui a été créée pour le renflouement des banques. La colère d’une partie du public devant le fait qu’aucun banquier, même coupable d’abus de biens sociaux, n’ait été puni ne doit pas être négligée. Le seul à avoir pâti de ses erreurs est Fred Goodwin de la Royal Bank of Scotland. Et encore, il a juste perdu son titre nobiliaire tout en étant responsable du naufrage de la seconde banque du pays qui a dû être nationalisée. Il y a pire dans la vie, non? Je vois le Brexit comme la révolte contre l’élite, contre la City intouchable. Le contribuable britannique, comme partout en Occident, a trinqué pour les errements des banquiers, c’est très clair.

Autre risque actuellement, écrivez-vous, c’est l’importance grandissante des sociétés de négoce, notamment très présentes à Genève...

En matière de contrôle bancaire, la Suisse est sans doute le pays qui a fait le plus d’efforts. Notamment en ayant des exigences en fonds propres bien supérieures à celles de ses voisines. La Suisse n’est clairement plus un paradis fiscal. Son secteur bancaire n’est pas davantage un problème qu’ailleurs en Europe. En revanche, les sociétés de négoce installées sur son sol en sont un, et peuvent constituer l’une des bombes à retardement de cette crise qui se métamorphose. Pourquoi? Parce que d’abord elles ne sont pas réglementées comme elles devraient l’être alors que ce sont des sociétés financières qui spéculent. Ensuite, elles sont totalement financées par les banques, et pour des montants colossaux. Si l’une d’entre ces grandes sociétés de négoce comme Glencore, Trafigura ou Mercuria devait faire faillite, l’ensemble du système bancaire serait touché. De plus, le négoce lui-même reste totalement opaque, voire sulfureux tout simplement parce que les matières premières se trouvent dans des pays où règne une grande corruption. Le négoce comme la banque sont des activités essentielles à l’économie globalisée puisqu’ils suppléent là où la loi de l’offre et la demande ne fonctionne pas. On en a besoin. Mais ils ne sont pas suffisamment réglementés.

La sous-capitalisation des banques européennes reste-t-elle un problème?

Absolument. Le FMI vient d’ailleurs de rééditer une mise en garde au sujet d’une partie d’entre elles. Il y a des solutions, et on regarde avant tout du côté des grands fonds de pension qui devraient mettre la main à la poche. Malgré des taux d’intérêt bas, ils ont encore d’énormes moyens. En échange, les gros actionnaires peuvent exiger une meilleure gouvernance. Ce qu’ils n’ont pas fait pour l’instant. Ils sont d’ailleurs restés totalement absents du débat, se contentant des dividendes. Cela doit changer.

Avec la crainte que les Etats et donc les contribuables passent une nouvelle fois à la caisse?

L’un des grands paradoxes de ce krach reste qu’au final les grands Etats ont généralement tiré des bénéfices de l’aide aux banques, qui ont remboursé avec des intérêts élevés. En revanche, l’effet sociétal de ce renflouement reste difficile à quantifier. Car le renflouement via les politiques d’austérité a provoqué de graves cassures sociales, créant une montée des inégalités et une montée des populismes, une remise en cause de la mondialisation et du libre-échange. Voilà le vrai coût de la crise. D’autre part, personne ne s’est excusé, ni dans les milieux financiers, ni parmi les politiques, les banques centrales ou les régulateurs. Pourtant tous ont fauté.

Dans votre livre, les patrons des grands établissements bancaires semblent parfois tomber des nues devant l’ampleur des problèmes...

D’abord, il est clair qu’avant la crise les grands dirigeants ne comprenaient pas grand-chose aux montages douteux des petits génies des salles de marché qui, ensuite, les revendaient à des investisseurs crédules. Mais ils ne cherchaient pas vraiment à en savoir plus tant que le profit était conséquent. D’autre part, les banquiers se servent d’un jargon incompréhensible pour cacher certains comportements et pratiques peu avouables. En fait, les concepts de la finance ne sont pas très difficiles à comprendre.

Reste que vous ne vouez pas l’ensemble de la finance aux gémonies...

J’ai passé plus de trente ans de ma vie professionnelle entre la City et Wall Street. Et oui, j’ai du respect pour la profession de banquier. La plupart d’entre eux font très correctement un métier difficile. Comme pour le politique, le grand danger de ces temps populistes est précisément qu’après un tel krach et l’absence de sanctions pour ceux qui ont commis des fautes graves, toute une profession soit mise dans le même panier. Souvent, dans les polars, c’est le bon qui gagne. Dans la crise financière, hélas, c’est tout le contraire.

Texte: © Migros Magazine / Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou