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7 septembre 2015

Le canal, toute une histoire

D’Eclépens à Chavornay (VD), des sentiers pédestres permettent de traverser les vestiges d’une voie d’eau disparue qui reliait Yverdon à Cossonay et s’insérait dans un projet de liaison directe entre la mer du Nord et la Méditerranée. L’occasion aussi de redécouvrir le charme oublié des campagnes vaudoises.

Un promeneur le long du canal
Paysage bucolique le long du Talent.
une grenouille dans l'herbe
... et ses grenouilles pétrifiées.

Entre les carrières du cimentier Holcim et le dépôt pétrolier d’Eclépens (VD), on ne prétendra pas que cette balade s’ouvre sous les auspices les plus enchanteurs. Cinq minutes plus tard, pourtant, en suivant les panneaux jaunes depuis la gare, et en traversant vite quelques scènes d’agriculture intensive, c’est déjà quasi la forêt vierge.

Voici les miasmes de la jungle,

champignons de couleur orange
Après le tourniquet, la jungle, ses champignons orange...

s’est écrié l’écrivain Bertil Galland la première fois qu’il y vint. Un tourniquet rouillé en tout cas marque l’entrée dans un monde qui semble inviter au grand bond spatio-temporel. Une grenouille pétrifiée dans un talus, entre une alignée de champignons à la teinte orange vif peu rassurante, ainsi qu’une roseraie touffue comme posée entre les grands chênes témoignent qu’on s’engage ici dans une histoire d’eau. Une vieille histoire d’eau. Celle, tout à la fois glorieuse et pitoyable, du canal d’Entreroches.

Deux siècles de navigation

Un rêve fou, ce canal. Né dans la tête de marchands hollandais au XVIIe siècle, qui se prirent à imaginer une liaison entre la mer du Nord et la Méditerranée. Dans cette optique et au milieu d’un vaste ensemble fluvial, utilisant le Rhin et le Rhône, une voie navigable devait être créée entre le lac de Neuchâtel et le Léman, d’Yverdon plus précisément, jusqu’à Morges. Un huguenot français au service de la Hollande, Elie du Plessis-Gouret, présente le projet aux autorités bernoises en 1635. Dès 1638, on se met à creuser ferme. Jusqu’à ce que, en 1648, tout s’arrête brusquement, par manque de moyens financiers.

Sauf qu’une partie du canal était terminée, deux tronçons qui permettront, les deux cents années suivantes, d’établir des liaisons par bateau entre Yverdon et Cossonay. Un trafic qui s’achèvera brutalement, en 1829, à la suite d’un orage violent qui provoquera l’effondrement d’un aqueduc et obstruera le canal.

Entre le canal et le rail

Vestiges du canal asséché
Vestiges du canal

Du canal, aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose. Quelques minutes de marche et on aperçoit déjà les principaux vestiges, sur une soixantaine de mètres, des hautes murailles de soutènement en pierre qui entourent le lit de l’ancienne voie d’eau au milieu d’une cluse rocheuse. On pourra continuer un moment à patauger dans la boue et les flaques de ce lit-là, avant, par un sentier en pente douce, de passer devant les deux tunnels en contrebas de la ligne ferroviaire Morges-Yverdon qui traverse le Mormont, et coupe le canal.

L’ancienne maison du commis et le jardin qui l'entoure
L’ancienne maison du commis, du port et du gardien des écluses.
Des platanes aux troncs curieusement creux
Des platanes aux troncs curieusement creux

On arrive ensuite à la maison «du commis, du port et du gardien des écluses», bâtie entre 1640 et 1650, au milieu de platanes curieusement creux et d’un tilleul aussi vénérable que gigantesque. On pourra souffler un instant en s’asseyant sur le moulage d’une borne romaine découverte lors de la construction du canal et érigée sous l’empereur Hadrien entre 119 et 138. Elle indique qu’il reste l’équivalent de 61 kilomètres jusqu’à Avenches (VD). Ce qui nous fait une drôle de belle jambe.

Moulage de la borne romaine érigée sous l’empereur Hadrien.
Moulage de la borne romaine érigée sous l’empereur Hadrien.

Devant, s’étale la plaine de l’Orbe, un hélicoptère tourne en rond – sulfatage des vignes? tentative de ramener au bercail un pensionnaire des fameux établissements? Le sentier de randonnée permet ensuite une véritable immersion dans la campagne vaudoise, en passant par le légendaire Goumoens-le-Jux, qui vaut largement Trifouilly-les-Oies, puis le golf du Brésil, pas moins – «Attention! balles de golf», prévient charitablement un panneau. On achèvera le périple en suivant la bucolique et ombragée rivière Talent, qui mènera, par petites cascades successives, jusqu’à Chavornay, dont on oublie que ce fut un port.

Au milieu d’un monde

L’eau du Talent, d’ailleurs, avec sur l’autre versant celle de la Venoge, servait à alimenter le canal d’Entreroches par un système de conduites en bois. Le moment de se rappeler que l’excroissance calcaire du Mormont, vaincue par le canal et ses écluses, représente, avec ses deux bassins versants, la Venoge direction Rhône et l’Orbe direction Rhin et, selon les mots encore de Bertil Galland,

l’exacte limite entre notre nord et notre sud».

Tout en établissant «une communication secrète entre l’ouest et l’est. D’un côté, le Jura; de l’autre, le dos boisé du Gros-de-Vaud». Bref, le milieu d’un monde.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens