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1 juin 2017

Le casse-tête de l’argent de poche

En Suisse, un jeune sur cinq est endetté avant d’atteindre ses 25 ans. D’où l’importance de sensibiliser très tôt les enfants aux notions de budget et d’économie. Pour trouver le bon moyen de développer les compétences financières de leurs rejetons, bien des parents ont recours à l’art du système D.

Argent de poche ou pas? Si oui, combien? A chacun sa méthode.
Argent de poche ou pas? Si oui, combien? A chacun sa méthode.

Entre les bonbons, les mangas et le dernier gadget à la mode, les tentations ne manquent pas quand on est haut comme trois pommes. Dépenser, céder à ses envies ou savoir attendre, économiser, autant de questions auxquelles les enfants se trouvent confrontés dès le plus jeune âge. Et qui plongent les parents dans un vrai casse-tête chinois. Faut-il, oui ou non, donner de l’argent de poche? Si oui, à partir de quand? Et combien?

Pour aider les familles à aborder cette question, un livre illustré Argent à vendre! vient d’être édité à l’initiative de Pro Juventute. En parallèle, la fondation organise des soirées pour les parents sur le même thème. «Ça vaut la peine de parler d’argent avec les enfants, en famille, explique Monique Ryf, responsable du bureau romand de Pro Juventute. Ainsi, on leur donne des outils pour plus tard. L’école leur apprend à compter, mais pas à gérer.»

Le plus tôt possible

Même son de cloche chez Kirsten Kirschner et Raffaella Rosciano, formatrices pour adultes, qui animent également, dans le cadre de l’association L’éducation donne de la force-Neuchâtel, des ateliers sur le thème Mon enfant, l’argent et la consommation: «Il faut en parler dès la petite enfance. Par exemple, lorsqu’un tout-petit réclame une sucette, s’agit-il d’un réel besoin lié à la faim ou d’une simple envie? Cette expérience peut susciter la discussion autour de la valeur des choses, mais contribue aussi à l’apprentissage de la frustration.»

Selon les deux spécialistes, la sensibilisation à cette thématique doit commencer le plus tôt possible, avant même l’entrée à l’école. Une façon de faciliter plus tard une gestion responsable de l’argent. En effet, un jeune sur cinq est endetté avant 25 ans, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS).

La maîtrise du budget est plus difficile aujourd’hui, à cause de la pression des pairs, de la publicité, des articles de marque et des cartes de crédit.

«Commander sur internet, c’est tellement facile», avance Monique Ryf.

Responsabiliser l’enfant

D’où l’importance, selon Pro Juventute, de donner de l’argent de poche à l’enfant dès 6 ans, pour lui apprendre à gérer seul son pécule (1 franc par semaine à 6 ans, 2 francs à 7 ans, etc.). Bien sûr, le montant est à discuter au sein des familles, en fonction du budget à disposition. Selon le psychologue et thérapeute familial zurichois Urs Abt, l’argent de poche pourrait même se transformer en salaire jeunesse dès l’âge de 12 ans, sous la forme d’un montant mensuel fixe plus conséquent, qui inclurait l’achat des vêtements, les frais de repas et les loisirs.

«C’est le bon moment pour passer ce petit contrat entre les parents et les jeunes. A cet âge, les enfants sont très fiers d’avoir de l’argent à gérer, ils ne sont pas encore en révolte et ont envie de bien faire», souligne Monique Ryf.

Mais attention, l’argent de poche ne doit pas devenir la panacée. «Cette pratique ne se suffit pas à elle-même, relèvent Kirsten Kirschner et Raffaella Rosciano. Elle doit s’accompagner d’un échange entre adultes et enfants autour de la façon de dépenser l’argent.

En réalité, il n’y a pas de recette miracle.

Certains parents choisissent de ne pas donner de montants réguliers, préférant par exemple récompenser occasionnellement de bons résultats scolaires et rémunérer des petites tâches ménagères. Rien n’est juste ou faux.»

Il n’y a pas que l’argent dans la vie

Tenir un budget, savoir faire ses comptes, réfléchir avant de casser sa tirelire, voilà qui est important. Mais il ne faut pas perdre de vue la question plus philosophique de savoir si l’argent fait le bonheur. Selon Célia Brocard, coordinatrice de projets à Pro Juventute, «il revient aussi aux parents de donner l’exemple en montrant que les valeurs immatérielles peuvent également rendre heureux (avoir des amis, vivre des expériences en commun, etc.). Finalement, les enfants et les jeunes doivent pouvoir développer un esprit critique face au monde qui les entoure».

Leïla Aroub aimerait que ses enfants comprennent que l’argent ne résout pas tout.
Leïla Aroub aimerait que ses enfants comprennent que l’argent ne résout pas tout.

Leïla et Khaled Aroub Gafaiti, quatre enfants, Wael (16 ans), Ayoub (15 ans), Nour (11 ans) et Sœhayl (11 ans), Cheseaux-Noréaz (VD)

«On n’a jamais fixé un montant pour quoi que ce soit. L’argent, ça se mérite et comme ils sont au chômage technique, je ne donne rien», lance Leïla Aroub en rigolant. Cette enseignante et mère de quatre enfants a une position très claire en matière d’argent de poche: ce n’est pas un dû. «Peut-être que je reproduis les schémas de mon éducation, mais c’est aussi du bon sens. On couvre leurs besoins, y compris les loisirs, pourquoi rajouter un salaire?» Une situation que les enfants semblent très bien accepter. «C’est un bon système. Et puis, ce serait difficile pour nos parents de nous donner à chacun dix francs par semaine», relève Ayoub, le second de la fratrie. «C’est bien comme ça, on dépense peu», poursuit Nour, la benjamine.

Et pour l’achat de friandises, sucettes et autres lubies? «On va faire les courses trois fois par semaine et on fait le plein à ce moment-là. Mais on ravitaille les besoins vitaux, pas les chips ou les bonbons qui sont réservés à des occasions de fête», précise la maman. Idem pour les habits: la famille s’offre des journées shopping et c’est à six qu’ils vont compléter les armoires. «Des fois, on a envie des dernières nouveautés. Mais on attend les soldes pour les payer moins cher», observe Sœhayl. Bien sûr, il y a les petites sommes d’argent qui tombent au moment des anniversaires, de quoi garnir les tirelires. Et puis, Leïla Aroub propose aussi occasionnellement des tâches rémunérées: tondre le gazon, laver la voiture, aller à la déchetterie ou, pour les aînés, aider les petits pour leurs devoirs. «Le grand voulait un ordinateur, il a argumenté et finalement a pu en payer une partie avec l’argent économisé.»

Et pour tout ce qui est achats en ligne de musique, gadgets électroniques, écouteurs, c’est le papa qui gère. Pour Leïla Aroub, l’essentiel est de créer une échelle de priorités chez les enfants et de ne pas instaurer un lien trop étroit à l’argent: «L’argent est important, mais il n’est pas tout, il ne résout pas tout.» Et puis, même sans pécule de poche, la fratrie ne manque de rien. «Nos parents nous font des cadeaux. Mon papa est rentré un jour avec une PS4 pour toute la famille parce qu’on avait bien travaillé à l’école», sourit Ayoub.

Dans la famille Luisier, les deux enfants ont des comportements opposés en matière d’argent: Chloé est très fourmi et Gabriel plutôt cigale.
Dans la famille Luisier, les deux enfants ont des comportements opposés en matière d’argent: Chloé est très fourmi et Gabriel plutôt cigale.

Béatrice et Christian Luisier, deux enfants, Chloé (15 ans) et Gabriel (13 ans), Cordast (FR)

Dans la famille Luisier, l’argent de poche est organisé depuis belle lurette. Au début, juste une petite somme, 50 centimes par semaine, à peine de quoi s’acheter des bonbons. «On a commencé par l’aînée, pour ses 8 ans. Et ça n’a pas traîné pour le deuxième! Et puis, on a augmenté de 50 centimes chaque année», se souvient la maman, qui déposait les piécettes dans des boîtes d’allumettes à l’intention des enfants. De quoi observer déjà les comportements différents de l’un et de l’autre: une fille très fourmi et un garçon totalement cigale.

Mais l’année dernière, changement d’école et changement de système: les parents ont ouvert des comptes bancaires pour le frère et la sœur, qui reçoivent désormais une somme fixe chaque mois: 50 francs pour Chloé et 30 francs pour Gabriel. «On leur donne un montant mensuel pour leur apprendre à gérer par eux-mêmes. Ils peuvent s’acheter des bouquins, se payer le cinéma et une partie des habits. Mais on n’inclut pas les repas. Ça nous embêterait qu’ils économisent sur la nourriture pour s’offrir un manga», observe Christian Luisier.

Un arrangement qui convient à Chloé, qui économise sans difficulté «pour s’acheter un ordi», et s’accommode très bien de ce nouveau fonctionnement. «Je dépense peu, l’argent mensuel ne change pas grand-chose pour moi.» Quant au cadet, il semble également satisfait. «Je suis content, ça donne la joie de recevoir plus! L’avantage est qu’on peut choisir ce qu’on achète. Mais c’est dur d’économiser, surtout quand on voit les pubs dans les magasins», avoue Gabriel, qui doit noter dans un carnet toutes ses dépenses. Une façon de limiter ses achats et de le responsabiliser davantage. Envie du dernier Hand Spinner, d’une nouvelle console, d’un voyage au Japon… Gabriel déborde de projets, qui le font souvent basculer dans les chiffres rouges. Du coup, il s’arrange pour trouver des petits boulots de jardinage dans le quartier ou… emprunte à sa sœur. «J’ai essayé de négocier pour me faire payer les tâches ménagères, mais les parents n’ont pas voulu», lâche-t-il en rigolant.

Pour Ninon, l’apprentissage de l’argent a commencé dès qu’elle a voulu acheter des jouets.
Pour Ninon, l’apprentissage de l’argent a commencé dès qu’elle a voulu acheter des jouets.

Sabrina et Olivier Bohotéguy, une fille, Ninon (9 ans et demi), Bussigny (VD)

«J’ai bien assez de sous!» Du haut de ses 9 ans et demi, Ninon s’estime tout à fait satisfaite de sa situation financière… Et pourtant, la jeune Bussignolaise n’a jamais reçu d’argent de poche. «Elle ne nous en a jamais demandé, explique Sabrina Bohotéguy, sa maman. Il faut dire que sa grand-mère a pris l’habitude de lui donner une pièce de cinq francs lorsqu’elle obtient de bons résultats à l’école. Ce qui arrive assez souvent… Et la petite souris est particulièrement active ces derniers temps!» Consciente de sa chance, la petite n’est pas dépensière pour autant. «Je préfère garder de l’argent pour mes études», assure-t-elle. Enfin, il lui arrive quand même d’acheter des bonbons ou des cartes Pokémon, «même si elles ne sont plus trop à la mode». Et elle craque parfois pour des jouets qui lui plaisent vraiment, mais qui ne remportent pas forcément l’approbation de ses parents. «Dans ce cas, c’est elle qui se les paye», souligne Sabrina Bohotéguy. Et d’évoquer un certain lapin en peluche, pour lequel elle avait avancé la somme de 10 francs. Mais au moment de s’acquitter de ses dettes, Ninon regrettait un peu son achat. «Nous avons conclu un deal: elle ne m’a donné que 5 francs et elle m’a aidée à passer l’aspirateur.Il nous arrive souvent de passer ce genre de marché. Ainsi, elle se rend quand même compte de la valeur de l’argent.» Pour Ninon, l’apprentissage a commencé avec le premier passage de la petite souris. «Nous lui avons offert une tirelire. Et quand elle a commencé à vouloir acheter des jouets, nous regardions avec elle à combien de pièces de monnaie l’achat correspondait.»

En revanche, il est rare que Ninon emporte des sous à l’école. «Ce serait dommage que tout disparaisse en bonbons et en chocolats… Je préfère quand même garder un œil sur la manière dont elle dépense son argent. Pour lui apprendre à gérer de petites sommes, je profite d’occasions particulières: récemment, lors d’un vide-grenier, je l’ai autorisée à prendre dix francs avec elle, elle a pu les utiliser comme elle le voulait.»

Infos: www.projuventute.ch

A lire: «Argent à vendre!», Lorenz Pauli et Claudia de Weck, Ed. Rossolis. Disponible sur www.exlibris.ch

Auteur: Tania Araman, Patricia Brambilla

Photographe: François Wavre/lundi13