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20 février 2012

Le castor, infatigable bûcheron

Réintroduit avec succès en Suisse au milieu des années 1950, le sympathique mammifère est un vrai promoteur de biodiversité.

Gros plan sur les dents du castor
N'y laissez pas vos doigts! (Photo: Keystone/AP/Robin Loznak)

Une devinette. De celles qui aident à passer le temps durant les longs trajets en voiture. C’est un mammifère qui nage comme un poisson. Costaud, il bénéficie d’une image sympathique au point qu’on le pense bien plus chétif qu’en réalité. Signe particulier? De grandes dents, mais pas pour te manger mon enfant, pour grignoter les branches et les troncs (les plus d’un mètre de diamètre ne l’effraient pas). Vous avez trouvé? Mais oui, le castor, bien sûr.

En hiver, le castor se nourrit de l'écorce des arbres. (Photo: Keystone/F1online/David & Micha Sheldon)
En hiver, le castor se nourrit de l'écorce des arbres. (Photo: Keystone/F1online/David & Micha Sheldon)

Totalement protégé en Suisse, car membre de la restrictive liste rouge, sa population se situe autour des 1600 individus, suivant le dernier comptage effectué durant l’hiver 2007-2008. «C’est en hiver que les traces de sa présence sont le plus visibles. L’été, ce végétarien se nourrit de racines, de pousses, de plantes aquatiques ou de feuilles. Durant la mauvaise saison, il doit se rabattre sur les écorces», explique le porte-parole romand de Pro Natura, Nicolas Wüthrich, lui-même fin connaisseur de l’animal.

Ses prédateurs sont rares. Le chien, peut-être, mais seulement auprès des plus jeunes. Une fois adulte, la bestiau avoisine les 20 kilos (parfois jusqu’à 30) et sait se défendre, ou alors disparaître rapidement dans l’eau pour se cacher. Cette situation n’engendre-t-elle pas un nombre de conflits grandissant avec ses voisins les humains? A l’image du loup accusé de s’occuper de trop près de nos moutons, le bièvre (de l’anglais «beaver») doit-il craindre notre courroux? Nicolas Wüthrich ne l’espère pas. Et tout en ne niant pas certains problèmes locaux, il refuse de généraliser et se dit confiant dans le bon sens des autorités protectrices.

Depuis trente ans sur les bords de la Venoge

«Pro Natura a fait du castor un porte-étendard de la santé de nos rivières, et ce n’est pas pour rien. Le vrai problème, c’est que nos cours d’eau n’ont plus assez de place, sont trop bétonnés et canalisés.» S’éloignant rarement de plus de 5 à 10 mètres des berges, le castor a besoin de terre meuble pour y construire son terrier. Et de suffisamment de végétation pour se nourrir. Situation typique: les bords de la Venoge, où il réside depuis plus de trente ans. Mais seulement du côté le plus sauvage.

Réintroduit en Suisse dès 1958 (lire encadré), le castor y est aujourd’hui bien établi. Il ne prolifère pas pour autant. Vivant par famille, sa population s’autorégule. Dès leur 2e année, les jeunes partent chercher un nouveau lieu de villégiature. «Chaque individu a besoin de l’équivalent d’une zone d’au moins un kilomètre. Et chaque zone déjà habitée sera défendue par ses occupants.»

En revanche, il est vrai que la pression grandissante de l’homme dans sa zone d’habitat pousse le castor à s’installer dans des endroits où sa présence entre en conflit avec des cultures ou des constructions. Inondations provoquées par les canaux qu’il construit, fragilisation des digues ou des ouvrages existants: le castor peut déranger l’agriculture ou la sylviculture, étant l’un des rares animaux qui aménage de façon conséquente son environnement immédiat.

Pourquoi cette suractivité?«Parce que l’entrée de son terrier doit toujours être immergée. Lorsque le niveau de l’eau descend en dessous d’une cinquantaine de centimètres, le castor utilise ce système pour le faire monter.» Ce qui peut également fragiliser un chemin ou une route sous lesquels il aura creusé.

Chaque espèce liée à l’eau profite de la présence du castor.

C’est là qu’entre en jeu Christof Angst. Après s’être occupé du lynx, il veille depuis son bureau de Neuchâtel à la bonne entente entre le rongeur et l’homme. «Sur mandat de la Confédération, je conseille les communes et les cantons, j’apporte mon aide sur le terrain à la recherche de solutions lorsque problème il y a, et cela dans toute la Suisse.» En plaine, confirme-t-il, la plupart de nos cours d’eau sont endigués ou en tout cas (trop) largement aménagés. Si, en plus, il s’agit d’une surface agricole très plate comme le Seeland ou la plaine de l’Orbe, le barrage façonné par l’infatigable mammifère peut en effet causer quelques ennuis. «On pose alors des obstacles pour qu’il ne revienne pas à cet endroit. Le déplacer ne servirait en revanche à rien: une autre famille prendrait rapidement sa place.»

Le castor est aussi bien dans son élément sur eau que sur terre. (Photo: Keystone/Oxford Scientific/Daniel Cox)
Le castor est aussi bien dans son élément sur eau que sur terre. (Photo: Keystone/Oxford Scientific/Daniel Cox)

Les cantons ont quatre à cinq ans pour proposer des priorités dans le cadre du programme de revitalisation de 4000 kilomètres de cours d’eau prévu par la nouvelle loi sur la protection des eaux. Celui-ci s’étalera sur quatre-vingts ans. D’ici là, le castor «restera comme un élément essentiel de biodiversité, rappelle Christof Angst: chaque espèce liée à l’eau profite de sa présence. Batraciens, oiseaux, reptiles, poissons», tous sont plus nombreux et plus variés là où notre infatigable bûcheron à poils s’active.

Auteur: Pierre Léderrey