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6 juin 2016

Le cauchemar des piétons zombies

Les yeux rivés sur l’écran et les oreilles assourdies par la musique, les jeunes urbains - et les moins jeunes - traversent la chaussée n’importe où, sans regarder ni même entendre les dangers qui les entourent. Et de plus en plus souvent, c’est l’accident.

A Stockholm, en Suède, des artistes ont installé un panneau de signalisation avertissant de la présence de piétons utilisant des smartphones. (Photo: Getty Images)

Des ombres devenues tellement communes qu’elles se fondent dans le décor. Souvent jeunes, mais pas toujours, vissés à leur casque audio, la tête baissée sur l’écran de leur appareil. Et les doigts tapotant un énième sms, voire le titre d’un morceau de musique.

Ces piétons perdus dans leur bulle numérique et accros à leur écran se nomment désormais des «smombies», une contraction de smartphones et de zombies. Et ils inquiètent un peu partout les autorités comme les associations de conducteurs professionnels, dont les membres n’en peuvent plus de multiplier les manœuvres d’urgence pour les éviter.

La Suisse pour l’heure, malgré la montée au créneau des routiers suisses, mise sur les campagnes de prévention. Dont ce clip proposé l’année dernière par la police lausannoise et le Bureau de prévention des accidents (bpa) .

Anastase: le tour de magie

Il faut dire qu’autonomie des cantons oblige, notre pays n’a pas de statistiques permettant de démontrer l’influence de ce type de distraction sur l’accidentologie des piétons.

Il n’en va pas de même aux Etats-Unis qui estiment que ce type d’accident, souvent mortel pour la personne à pied, a triplé ces dix dernières années. Certains Etats, comme le New Jersey, mettent désormais à l’amende le piéton qui regarde davantage son réseau social que son chemin. Ailleurs, comme à Augsbourg, en Allemagne, de petites lumières incrustées dans le sol alertent les distraits du danger. Même avec les yeux rivés sur Rihanna.

«Il vaut mieux se concentrer sur la sensibilisation»

Daniel Menna, porte-parole du Bureau de prévention des accidents (bpa)

Le piéton rivé sur son écran de smartphone ou dans sa bulle musicale, écouteurs sur les oreilles, constitue-t-il un nouveau problème en matière d’accidents?

L’inattention et la distraction font partie des causes d’accidents les plus fréquentes. Toute nouvelle source de distraction peut donc être considérée comme un problème. Et on ne peut pas nier le fait que de plus en plus de piétons se font distraire par leurs smartphones. Les écouteurs, eux, diminuent la perception des informations acoustiques dans la circulation routière, ce qui peut aussi comporter un risque d’accident.

Près de 60 piétons sont tués chaque année en Suisse. Sait-on quel pourcentage est dû à la distraction des écrans et/ou de la musique?

L’Office fédéral des routes (OFROU) ne dispose pas de données qui précisent dans combien de cas l’utilisation d’un smartphone ou des écouteurs jouait un rôle. Ceci dit, nous savons que la distraction est à l’origine d’un accident grave sur quatre, selon des chiffres datant de 2013. Une étude menée par le Bureau de prévention des accidents (bpa) en 2012 montre que les cas liés à la distraction touchent en priorité les milieux urbains et que ces comportements sont de plus en plus répandus chez les personnes âgées de 15 à 29 ans.

A quand des statistiques nationales sur des piétons accidentés avec des écouteurs ou des smartphones?

La base des statistiques nationales des accidents routiers en Suisse est constituée des procès-verbaux remplis par la police lors d’un accident. La distraction peut y figurer comme cause d’accident, mais il n’est pas possible d’en déduire le rôle de certaines sources de distraction, comme par exemple les smartphones ou les écouteurs.

Ce phénomène des piétons zombies, ou «smombies», est-il devenu une préoccupation du bpa?

La distraction représente - avec la vitesse, l’alcool et le refus de la priorité - l’une des causes d’accident les plus importantes. Cela fait donc partie des priorités du bpa. Or, dans le cas de la distraction causée par l’utilisation de smartphones, le bpa a collaboré avec la police de Lausanne l’an dernier afin de réaliser un spot un peu spécial sur ce sujet. Intitulé «Anastase: le tour de magie», ce clip est délibérément décalé, avec des images choc et de l’humour noir.

Il y a quelque temps des associations de conducteurs professionnels et le TCS réclamaient des modifications législatives. Peut-on imaginer que écouteurs et oreillettes soient prohibés, comme l’usage du téléphone au volant?

L’article 49 de la loi fédérale sur la circulation routière (LCR) précise que «les piétons traverseront la chaussée avec prudence et par le plus court chemin en empruntant, où cela est possible, un passage pour piétons. Ils bénéficient de la priorité sur de tels passages, mais ne doivent pas s’y lancer à l’improviste». Au lieu de songer à introduire de nouvelles dispositions légales – en plus difficilement applicables –, il vaut mieux se concentrer sur la sensibilisation, comme avec le clip dont je vous parlais.

Et quel a été l’impact de ce spot?

Le clip «Anastase» a été très vu et échangé sur les réseaux sociaux. Il a généré beaucoup de discussions, et son écho s’est étendu jusqu’en Allemagne où des médias l’ont évoqué et où des équivalents du bpa s’y sont intéressés. Nous avons réalisé un sondage auprès de 1161 personnes, en nette majorité des hommes jeunes et adolescents. 54% des participants ont déclaré ne pas utiliser leur smartphone lors de leur déplacement à pied. 31% seulement occasionnellement. Mais tout cela reste très difficile à vérifier... Evidemment.

Texte: © Migros magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey