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27 mars 2017

Le cerf, un roi à l’étroit

Désigné animal de l’année, le cerf élaphe se porte bien. Tellement bien que son cheptel est en augmentation en Suisse, que son aire de répartition s’agrandit. Et qu’il devient urgent de lui aménager de nouveaux territoires.

La population de cerfs s’accroît chaque année en Suisse de 20 à 35%. Normal dès lors que ce grand ongulé se sente à l’étroit et cherche de nouveaux territoires. (Photo: iStock)

Avec ses grands bois majestueux, comme un candélabre sacré, il habite les récits pour enfants et la plupart des contes scandinaves. Oui, le cerf a cette stature, – 1 m 30 au garrot pour les mâles, quand même! – ce port de tête et cette prestance qui en font un ongulé un peu à part, emblématique. Pas étonnant que Pro Natura l’ait désigné animal de l’année. «On choisit des animaux qui représentent une thématique. Grand, très beau, un peu mystique, le cerf élaphe permet de parler de l’importance de construire des corridors biologiques. Ce mammifère a besoin de migrer sur des distances assez importantes pour se nourrir ou se reproduire. Or, le paysage helvétique est tellement fragmenté que les animaux ont de plus en plus de peine à se déplacer», explique Layne Meinich, directrice adjointe du Centre Pro Natura.

La lente reconquête de la Suisse

Réseau ferroviaire très dense, industrialisation, barrières, autant d’obstacles qui coupent la route aux voyageurs. Dont le roi de la forêt, qui a besoin de différents habitats suivant les saisons.

Le cerf est un vrai migrateur, capable de nager, de bondir par-dessus des clôtures de 1,5 mètre de haut ou encore de parcourir plus de 100 kilomètres,

dont 30 kilomètres en un seul jour, pour passer de ses quartiers d’été à ceux d’hiver», poursuit Layne Meinich. Ainsi, il descend dans la vallée de l’Intyamon, se calfeutre au pied du Jura et même sur le Plateau, en hiver, avant de remonter vers les sommets au printemps.

Et dire qu’il y a cent cinquante ans, ce grand ongulé avait complètement disparu du territoire suisse. Mais vers 1870, on a vu pointer son museau en Autriche, puis dans les Grisons, recolonisant d’abord la Suisse orientale. «Le cerf a profité de la révision de la loi fédérale sur la chasse qui a limité les tirs et protégé les femelles. Dès 1920, il a fait son grand retour en Valais, et en 1960 dans le canton de Vaud, où on lui a donné un petit coup de pouce», explique Frédéric Hofmann, chef vaudois de la section chasse, pêche et surveillance. Aujourd’hui, ce ruminant se porte bien, et même de mieux en mieux. Les spécialistes l’estiment à 35 000 têtes en Suisse avec un accroissement naturel de 20 à 35% par an, ce qui est considérable. Normal dès lors, qu’il se sente un peu à l’étroit et qu’il cherche de nouveaux territoires.

Il est devenu plus forestier et nocturne par la force des choses, parce que c’est là qu’il trouve aujourd’hui un peu de quiétude.

Mais à l’origine, c’est un brouteur, qui aime les espaces ouverts, telles que prairies et steppes», poursuit Frédéric Hofmann. Le voilà donc qui s’éparpille sur le Plateau, descend jusqu’à Chavannes-des-Bois, batifole dans la plaine du Rhône, délaissant momentanément les sommets pour trouver de la nourriture. Du coup, le grand cervidé pâture et engendre parfois quelques dégâts sur la végétation. «En hiver surtout, les cerfs et les chevreuils raffolent des jeunes pousses de frêne, ainsi que des bourgeons terminaux de l’épicéa et du sapin blanc. Ce qui peut entraîner la mort de l’arbre ou du moins perturber sa croissance. Le bois perd en qualité, devient plus nerveux et n’est plus utilisable pour le service», précise Marc Mettraux, chef du secteur faune, biodiversité, chasse et pêche du canton de Fribourg. De même, au printemps, les mâles enlèvent le velours de leurs bois en se frottant contre les troncs, et abîment parfois sévèrement l’écorce des arbres au point que la sève ne circule plus.

Si l’impact sur les forêts peut être considérable, les cultures ne sont pas épargnées non plus. A la sortie de l’hiver, les cerfs boulottent les pousses d’orge et de colza, «ce qui peut entraîner des indemnisations atteignant plusieurs milliers de francs par parcelle», observe Frédéric Hofmann.

A Fribourg, pour limiter les dégâts sur l’agriculture, des zones dans la plaine des Marches sont travaillées en cultures annuelles, avec choux et facélia, pour rassasier les cervidés.

Le problème, c’est la concentration des cerfs. Quand une cinquantaine de bêtes sont stationnées pendant plusieurs mois sur un petit périmètre, c’est le bourbier.

Il n’y a plus rien au sol après leur passage», lance Marc Mettraux.

Un équilibre entre forêt, culture et gibier

Le cerf se porterait-il trop bien, au point de devenir envahissant? «C’est un problème que l’on traite selon les unités de gestion. On doit trouver l’équilibre entre forêt, culture et gibier. Chaque année, on redéfinit la planification de la chasse sur la base des comptages de printemps», observe Yvon Crettenand, biologiste au service chasse, pêche et faune du Valais. Lequel canton veut limiter le cheptel à quelque 5000 têtes en prélevant depuis 2003 une moyenne annuelle de 1705 cerfs – pour 160 tirs dans les Préalpes vaudoises, bernoises et fribourgeoises.

Pour les spécialistes, la solution se trouve donc, on y revient, dans la création de nouveaux corridors biologiques, appelés aussi «passages à faunes».

Eviter la concentration des bêtes permet justement de diminuer les dégâts dans les forêts et les cultures, et favorise le brassage génétique.

De même que le développement de zones de tranquillité pour la faune permettra d’éviter que les cerfs restent cantonnés en forêt et y fassent des dégâts», souligne Frédéric Hofmann. Une piste intéressante, d’autant que ce grand ruminant n’a pour l’instant que peu de prédateurs. Le loup, également de retour, n’est pas en nombre suffisant pour réguler le cheptel: trois biches et deux faons dévorés en 2016 dans le Jura vaudois et quelques carcasses retrouvées cet hiver à Fribourg.

Texte: © Migros Magazine / Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla