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13 février 2012

«Le chagrin d’amour est d’une banalité absolue, on peut en rire»

La séparation amoureuse, expliquée du point de vue de la victime et sous la forme d’un dictionnaire: c’est l’idée de la romancière et journaliste Catherine Siguret.

Portrait de Catherine Siguret
Le dictionnaire de la rupture de Catherine Siguret aborde des thèmes étonnants.

D’«amour» à «hémorragie» en passant par «pervers» et «masturbation», pourquoi avoir choisi la forme d’un abécédaire pour traiter de la rupture amoureuse?

Je suis partie évidemment d’un chagrin personnel. Mais au lieu de rester sur les faits, sur une histoire dont le contenu en soi n’a pas d’intérêt, j’ai choisi, pour moins souffrir, de réfléchir dans l’absolu. Les animaux vivent dans trois dimensions: ils peuvent avancer, reculer mais aussi sauter. Le chat saute pour s’échapper d’une situation. L’humain a son cerveau pour ça: l’esprit sert à s’extraire des culs-de-sac où l’on est tombé. J’ai pensé que ça pouvait intéresser d’autres gens et du coup je me suis sentie moins seule: je m’adressais à plein de gens malheureux. Comme s’il y avait une solidarité des quittés. C’était pour moi presque une source de joie.

Vous opposez souvent joie et bonheur. Quelle différence?

Le bonheur c’est comme un état où l’on a l’impression qu’il ne va rien se passer. Ce n’est pas la vie. La vie, c’est plutôt un fleuve pas très tranquille, avec des bons détours, et des moins bons. Alors que la joie, on peut la prendre tout le temps, même lorsqu’on va très mal. Elle me permettait de fuir l’amertume, la colère, la haine. Je me disais tu es vivante, tu es en bonne santé, prend ce qu’il y a. Respire la nature, regarde le monde.

Et ça marche?

On ne peut se consoler de sa perception personnelle qu’en se plaçant dans un contexte universel. Quand on pense au monde pendant trois minutes, on relativise. J’ai été quittée, bon ça va, continuons d’avancer, allons voir plus loin.

La séparation amoureuse n'est pas une tragédie.

Vous mettez en garde contre l’abus d’un mot: pervers…

Les gens ont tendance à dire, quand quelqu’un leur fait mal, que c’est un «pervers», «un malade». Alors qu’il s’agit juste de quelqu’un ayant fait quelque chose qui ne vous plaît pas. Ce mot «pervers» va rendre dramatique, donner une connotation psychiatrique, incurable, à quelque chose qui est d’une banalité absolue. La séparation amoureuse n’est pas une tragédie.

«Salaud», ça ne va pas non plus. Vous préférez «con»…

Avec «salaud», on est dans l’intentionnalité du mal. Alors que des gens qui veulent faire du mal, il y en a finalement très peu. L’autre se sent mal dans une relation et il veut sauver sa peau. Quand je dis que c’est un con, c’est que normalement, dans une relation, on arrive à résoudre tous les écueils ou presque, à partir du moment où l’on en parle.

Il faudrait créer une association de quittés, estime, avec humour, Catherine Siguret.
Il faudrait créer une association de quittés, estime, avec humour, Catherine Siguret.

Les quittés, à vous lire, se comporteraient de la même manière, homme ou femme...

Je pense que c’est indépendant du sexe, que dans la séparation une espèce de douleur universelle est à l’œuvre. Les étapes du chagrin d’amour sont comme les étapes du deuil. Il existe des moments clés où tout le monde se reconnaît.

Vous parliez tout à l’heure d’une solidarité des quittés. Y a-t-il un profil type?

Je ne crois pas à la malédiction. Je crois que tout est toujours recommençable, modifiable. On se sent simplement seul au monde. Puis la sensation finalement qu’on soit des milliers à être seuls au monde a quelque chose de rassurant. Je trouve curieux qu’il n’y ait pas d’associations de quittés. Il y a tellement de choses communes à tout le monde dans ces situations. Du genre, je l’appelle cent fois, je réécoute mon répondeur, je relis mes textos, je regarde son profil Facebook. C’est très banal, c’est pour ça qu’on peut finir par en sourire.

Selon vous, Facebook peut être une catastrophe dans un contexte de rupture…

C’est comme vivre devant le trou de la serrure de l’autre. S’interdire de regarder est impossible. On a envie de savoir ce que l’autre devient. Mais rien ne peut nous satisfaire. S’il va bien, on ne le supporte pas, s’il va mal, on se dit mais pourquoi ne revient-il pas?

Un mot qui semble important dans votre abécédaire, c’est celui de «gens»…

J’adore les gens. Ça m’a sauvé la vie. Je prenais des bains de foule. Je me mettais n’importe où, dans un café, je regardais les gens rire, être bien, mais je les regardais comme un malade incurable regarde les gens faire du jogging. En même temps, le fait que ça bouge, me distrayait. Il y avait des secondes où je m’échappais de mon «autoscopie». C’est un peu ça le danger du chagrin d’amour: s’enfermer avec soi-même, s’apitoyer sur son sort.

Tant qu'on a la vie, on peut espérer retrouver l'amour.

Par contre, «coucher avec le suivant», vous déconseillez…

J’ai un bon sens paysan solidement arrimé: ma grand-mère disait «quand on tombe du vélo, il faut remonter dessus». Mais coucher avec le suivant, ça souligne surtout le fait que faire l’amour sans amour c’est moins bien qu’avec. Le problème c’est que nous ne sommes pas dans une civilisation où l’on se touche beaucoup et que que les gens ont tendance à croire, parce qu’ils ne sont pas avec quelqu’un, que les sens n’existent plus. Avoir la tête sur les genoux d’une copine en discutant ou être dans les bras d’un copain ou aller se faire masser, pour moi c’était important. Ça me rappelait que le corps existe encore et que la vie, c’est avant l’amour. Tant qu’on a la vie, on peut espérer retrouver l’amour.

Il y a aussi les séances de masturbation qui deviennent des séances de spiritisme…

Se caresser en pensant à lui c’est du même ordre que parler avec les morts, un moyen de se dire que c’est encore possible. Il y avait des moments où je m’inventais littéralement qu’être ensemble par l’esprit était plus important que par le corps. Du coup je me disais, je suis entièrement libre de mes pensées, je suis avec lui et je suis heureuse. C’est un peu de l’autohypnose.

Un mot un peu inattendu dans ce dictionnaire, «foi», au sens de foi religieuse…

On n’est pas très profond quand on est heureux. Le malheur oblige à sublimer. J’avais une telle sensation de gâchis, comme si on m’avait donné un tas de boue, je ne pouvais pas rester avec ça dans les mains. Reprendre le chemin de la religion m’a permis de retrouver des rites, de penser au-delà de moi, à des valeurs, la bonté, la douceur, la joie. Pour échapper à la tristesse.

Et si l’on n’est pas croyant?

Il y a des gens qui ont un chagrin d’amour et qui vont regarder cinq films par jour. Chacun, à moins de se laisser complètement terrasser, se met à inventer quelque chose qui le sort de ses habitudes. Ça aurait pu être le jardinage. Il s’agit de se demander: qu’y a-t-il d’important en dehors de cette histoire? De quoi serais-je fière quand je regarderais en arrière?

Vous-même avez-vous déjà quitté quelqu’un?

J’ai été quittée de manière surprenante: nous habitions ensemble, il a déménagé durant la journée. Vous rentrez chez vous et vous avez l’impression de trouver un mort. Or c’est exactement ce que j’ai fait, il y a vingt ans de cela, avec la personne qui partageait ma vie, parce que je n’avais pas la force de lui dire en face. Lorsque ça m’est arrivé à mon tour, je m’en suis souvenue et je me suis dit, "ce n’est pas possible que tu aies pu faire un truc aussi ignoble!" J’ai eu rétrospectivement de la peine pour le mal que j’avais fait.

Les psys ne peuvent pas grand-chose dans ce genre de situation. Ce n'est pas de la folie d'avoir mal.

Curieusement, pas de psy dans votre abécédaire. C’est pourtant votre domaine...

Les psys ne peuvent pas grand-chose dans ce genre de situations. Ce n’est pas de la folie d’avoir mal. Avoir mal parce que l’autre vous manque, c’est un signe de santé mentale. Au contraire, réussir à ne pas avoir mal serait très inquiétant, c’est là plutôt qu’il faudrait consulter. Il n’y a pas non plus de médicament, puisqu’il est légitime d’être mal.

Vous déconseillez aussi de tourner le traître, la traîtresse, en ridicule…

Longtemps je n’ai pas pu en parler, j’étais juste dans la complainte. Et puis un soir dans un dîner, après trois verres de vin, on m’a demandé où j’en étais sentimentalement et je me suis déchaînée. J’ai transformé «l’autre», comme je l’appelais, en une créature ridicule, un clown. Ca m’a défoulée, je trouvais ça follement réjouissant. Mais, rentrée chez moi, j’ai fondu en larmes, parce que je l’aimais encore. J’avais l’impression de l’avoir trahi, d’avoir menti. Autant avoir un peu d’humour sur son chagrin, c’est bien, autant en faire une vaste rigolade aux dépens de l’autre, ça ne va pas. On ne peut pas brûler les gens qu’on a idolâtrés.

La rupture dans le fond n’est-elle pas le prix à payer pour une vie plus intéressante qu’aux époques où les gens se quittaient moins?

Bien sûr. Les chagrins d’amour n’existent que parce que les gens sont libres. Les gens qui vivent en couple aujourd’hui peuvent se dire que l’autre, s’ils le voient tous les jours c’est parce qu’ils l’aiment. Les gens sont libres d’aimer, mais ça ne peut pas être dans un seul sens. L’autre ne peut pas être libre quand ça vous arrange et un jour ne plus l’être parce que vous ne voulez pas qu’il s’en aille. C’est sublime et en même temps monstrueux.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Julien Benhamou