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14 mai 2012

Le chemin de croix des Eglises

On les appelle les «distanciés», autrement dit les croyants non pratiquants, et ils sont largement majoritaires dans notre pays: 64% parmi les chrétiens. Explications, analyses et témoignages.

Dessin d'une église délaissée par la foule
Les églises 
du pays se vident de plus en plus.

«Je vomirai les tièdes.» On ne sait si cette fameuse exclamation, tirée d’un verset de l’Apocalypse, vise «les distanciés». Autrement dit les croyants non pratiquants, largement majoritaires aujourd’hui: 64% parmi la population suisse d’origine chrétienne. Ce sont les conclusions d’une étude menée sous la direction de Jörg Stolz, directeur de l’Observatoire des religions de l’Université de Lausanne.

Les croyants institutionnels, c’est-à-dire les pratiquants réguliers attachés à une Eglise, ne sont plus que 17%. On dénombre ensuite 9% d’«alternatifs», versés eux dans les croyances ésotériques. Reste 10% de «séculiers», qui se divisent en deux sous-groupes: les indifférents à la religion et ceux qui y sont hostiles.

Une réaction épidermique liée à l’image négative de l’Eglise.
- Felix Moser, pasteur et professeur de théologie

Bref, des chiffres qui confirment une désertion partout constatée des églises, aussi bien chez les protestants que chez les catholiques. Parmi les raisons de ce déficit, Félix Moser, pasteur et professeur de théologie pratique à l’Université de Neuchâtel, cite d’abord «un émiettement du temps». Avec des gens «placés, ou se plaçant eux-mêmes» devant de plus en plus d’exigences, aussi bien professionnelles que privées. Avec aussi un accent très fort mis sur l’idée du développement personnel, carrément devenu un devoir, un impératif: «Tu dois t’épanouir, tu dois être heureux.»

Il ne reste guère, diagnostique le théologien, que «des bribes de christianisme qui flottent dans l’air». On sait, certes, encore «qui est Jésus» mais sans plus de «connaissances réelles de ce que représente le christianisme comme proposition de vie». Méconnaissance assortie même d’une sorte «d’allergie et de préjugés», voire de «réaction épidermique liée à l’image négative de l’Eglise».

Mgr Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, estime, lui, qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons pour lesquelles quelqu’un est non pratiquant: «On ne peut pas tous les mettre dans le même panier. Comment savoir ce qui se passe dans le cœur des personnes? On a déjà de la peine avec nous-mêmes.»

Avant d’expliquer que d’un point de vue catholique, «quelqu’un qui se rendrait compte qu’aller à la messe c’est répondre à l’invitation du Christ – faites ceci en mémoire de moi – et qui trouverait que ça ne vaut pas la peine, celui-là a un problème avec sa foi.» Problème qui peut être dû «à de mauvaises expériences» ou parce qu’on ne lui a pas bien expliqué le sens même de la messe.»

La pression sociale en toile de fond

Le conseiller national Jacques Neirynck, qui non seulement va à la messe tous les dimanches mais officie comme sacristain et servant de messe, distingue, lui, deux sortes de croyants non pratiquants: «Les gens d’abord qui allaient à l’église à cause de la pression sociale et qui ne pouvaient pas faire autre chose que d’être le dimanche à la messe. C’était donc une forme de conformisme. Au fond, ce n’étaient pas des croyants, mais des gens qu’on obligeait à pratiquer une certaine religion.»

Quant à la seconde catégorie, «ce furent et ce sont toujours des croyants mais les offices s’avèrent à ce point inintéressants qu’ils n’y vont plus». Inintéressant parce que, selon le conseiller national, les discours qu’on y tient sont «absolument incompréhensibles: ce n’est plus le langage des gens d’aujourd’hui. Parler de miracle à quelqu’un d’aujourd’hui est tellement absurde qu’on pourra prendre celui qui le tient pour un faible d’esprit.»

«Le rôle de la religion n’est pas de raconter des contes de fées»

Neirynck plaide ainsi pour une démythologisation de la religion: «Son rôle n’est pas de raconter des contes de fées. On n’explique plus les catastrophes comme une punition divine pour nos péchés. Fukushima est le résultat du mouvement de deux plaques de l’écorce terrestre l’une par rapport à l’autre, qui a déclenché un tsunami.»

Mgr Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. (Photo: Daniel Rihs)
Mgr Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. (Photo: Daniel Rihs)

Face à cette thèse d’églises autrefois remplies par le conformisme social, Mgr Morerod rétorque que «peut-être ces gens au fond d’eux-mêmes y adhéraient quand même». Et qu’en tout cas désormais «il est plus normal de ne pas y aller que d’y aller. Le conformisme aujourd’hui est de ne plus y aller.»

L’intérêt néanmoins grandissant pour le religieux, qui semble se développer en parallèle d’une diminution de la pratique, l’évêque l’explique par «une sorte de manque. On ressent l’absence de ce qu’on n’a pas.» Par «un manque de repères» aussi «qui permettaient aux gens d’organiser leur vie». Et parce que enfin «il existe en tout être humain un intérêt pour ce genre de questions».

Participer à certains rites – baptême, mariage, enterrement – comme le font souvent les non-pratiquants, sans aller le reste du temps à l’église, Mgr Morerod juge que «ce n’est pas tellement cohérent». Il concède que ce peut être «pour eux l’occasion de redécouvrir quelque chose. On est rarement dans l’absence complète et la présence complète. Mais si vraiment quelqu’un n’y croit pas, il vaut mieux qu’il ne se marie pas à l’église.»

Jacques Neirynck n’est pas très enthousiaste non plus: «C’est encore le retour à la magie. On fait baptiser son enfant en pensant qu’un peu d’eau sur la tête et des prières ça va lui faire du bien. On se marie à l’église pour faire plaisir aux parents et peut-être parce que ça va nous porter bonheur. Je préférerais que les prêtres refusent de pratiquer ce genre de cérémonies.» Félix Moser, lui, veut voir dans cette pratique occasionnelle des non-pratiquants une sorte de «malentendu productif», l’occasion d’une rencontre entre des gens qui veulent «marquer d’une pierre blanche» certains faits importants dans leur vie, et l’Eglise qui offre «un lieu, un langage symbolique».

On ne peut pas tous les mettre dans le même panier.
- Mgr Morerod

Pour le pasteur, le défi est de «retrouver un message qui soit cohérent, dire que l’être humain est appelé à sortir de lui-même, dans un engagement de nos vies et de nos biens au service de tout ceux qui en ont besoin». Et en même temps «d’accompagner» ces non-pratiquants. C’est ainsi que Félix Moser se montre «totalement opposé au fait qu’on facture les actes ecclésiastiques». Histoire de ne pas encourager outre mesure cette tendance à «ne plus considérer l’Eglise que comme une prestataire de services: l’Evangile n’est pas un produit qu’on peut acheter». Pour Jacques Neirynck, la religion devrait se «ramener à la reconnaissance que la vie a un sens, que ce sens est transcendant, qu’il nous échappe en partie, que nous sommes incapables de connaître Dieu, qu’il nous dépasse infiniment mais qu’il s’est révélé et que dans sa révélation il a donné un certain nombre de consignes, dont la plus importante est «aimez-vous les uns les autres».

Quant à vomir les tièdes, Félix Moser comprend cette expression «comme un appel à la résistance dans un contexte de persécution». Mgr Morerod, lui, trouve que la sentence ne vise pas spécifiquement les non-pratiquants mais pourrait «aussi bien s’appliquer aux pratiquants. On a toujours tort de penser que ce genre de phrases s’applique uniquement aux autres.»

«Ils croient les mêmes choses mais de façon moins sûre, moins claire»

Jörg Stolz, sociologue (Photo: Alexander Egger)
Jörg Stolz, sociologue (Photo: Alexander Egger)

Jörg Stolz, sociologue, directeur de l’Observatoire des religions de l’Université de Lausanne.

Quelle serait la cause principale de l’effondrement de la pratique religieuse?

L’élément le plus important a été un changement de valeurs survenu dans les années 60 au sein des sociétés post-industrielles: les valeurs d’autonomie, d’individualisme sont devenues plus importantes. Les gens du coup se sont distanciés des Eglises: ils ne veulent plus qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils doivent croire. Ils prennent ce qu’ils veulent. Les Eglises se sont ainsi retrouvées en concurrence avec toutes sortes d’autres choses sur le marché du bien-être et des loisirs.

Avez-vous l’impression que les Eglises ont encore une chance de récupérer ces gens?

Toutes les institutions religieuses ne connaissent pas les mêmes difficultés. Cela fonctionne mieux pour les Eglises qui se replient sur elles-mêmes: ce sont de petits groupes qui se créent un monde pour eux-mêmes. L’ésotérisme, les spiritualités alternatives marchent aussi relativement bien. Elles vivent du marché, ce sont des entreprises qui proposent un produit. Pour les grandes Eglises, ça reste à voir. Pour l’instant, la distanciation continue. Il est difficile de faire des prédictions, d’autant qu’une grande partie de la population continue de s’intéresser aux questions religieuses.

Comment expliquer que les distanciés continuent de recourir aux Eglises pour les baptêmes, les mariages, les enterrements?

Pour le moment dans ce domaine les Eglises chrétiennes ont un certain monopole. Par tradition mais aussi par nécessité: que fait-on par exemple lorsque quelqu’un meurt? On commence pourtant là aussi à voir apparaître de plus en plus d’offres séculières, des entrepreneurs qui créent et vendent des rites. On en trouve à Genève par exemple.

Les distanciés vivent-ils concrètement différemment des croyants institutionnels, des pratiquants?

La différence, c’est que pour eux la religion n’est pas la chose plus importante de leur vie. Alors que pour les institutionnels, au contraire, la religiosité est quelque chose de fondamental, qui guide leur existence. Les distanciés puisent aux mêmes sources, croient à peu près les mêmes choses, mais de façon beaucoup, beaucoup moins claire. Il est d’ailleurs assez étonnant de constater chez eux combien de gens prient, parfois en cachette de leurs proches. Ils ont l’impression qu’il doit y avoir quelque chose, sans trop savoir quoi, mais avec le sentiment que les Eglises n’ont pas la réponse non plus, n’en savent en réalité pas plus qu’eux.

Qu’en est-il du degré de croyance et de pratique chez les musulmans de Suisse?

Nous avons moins de données. Mais on observe chez eux aussi de grandes différences entre les générations. Plus les musulmans seront intégrés et à l’aise économiquement, plus les courants religieux vont avoir de peine à maintenir leur influence.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Andrea Caprez (illustration)