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18 mai 2015

Femmes de prêtres: un chemin de croix

Elle a tenu secrète sa relation avec un prêtre dominicain pendant une vingtaine d’années. Aujourd’hui Gabriella Loser Friedli fait part de son propre témoignage dans un livre et donne la parole à d’autres femmes et enfants d'un membre du clergé.

Philippe Charmillot et sa famille
Philippe Charmillot, diacre, entouré de son épouse et ses quatre filles.

«Nous étions toujours sur le qui-vive. A la fin, ça nous rendait malades!» Gabriella Loser Friedli a vécu pendant dix-huit ans une relation secrète avec son actuel mari Richard, à l’époque prêtre dominicain. «Une traversée de l’enfer», que la Fribourgeoise partage aujourd’hui dans son livre Oh mon Dieu!, qui laisse place également aux témoignages d’autres victimes du célibat sacerdotal.

Gabriella Loser Friedli, présidente de l'association ZöFra. (Photo: Jonathan Friedli)

«J’ai décidé de publier ces histoires pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli, raconte la soixantenaire. Certains de ses protagonistes sont déjà décédés. Sans avoir eu l’occasion de rendre leur histoire publique.» En plus de son emploi de secrétaire dans le domaine des sciences des religions à l’Université de Fribourg, Gabriella est également la présidente de l’association ZöFra , qui vient en aide aux personnes concernées par le célibat des prêtres. Depuis sa création en 2000, l’organisation a connu 567 femmes et 536 prêtres. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg! «Chaque femme engagée dans la ZöFra connaît dans son environnement des prêtres qui vivent une, voire plusieurs relations amoureuses...»

De victime à militante

Aujourd’hui la secrétaire milite pour que les prêtres aient la possibilité de vivre en couple. Pour éviter que, comme elle, des femmes continuent à souffrir de ces amours interdits.

Aux yeux de certains paroissiens, j’étais la seule responsable. J’étais la tentatrice, alors que mon compagnon était considéré comme innocent.»

S’il arrive encore que quelques personnes évitent le couple lorsqu’elles le croisent dans la rue, la situation n’a plus rien à voir avec celle des années 1970, reconnaît-t-elle. «Plusieurs enquêtes ont montré qu’actuellement 85 à 90% des catholiques romains de Suisse se prononceraient pour autoriser le mariage des prêtres. Et qu’ils seraient même prêts à leur accorder un salaire plus élevé pour qu’ils puissent assumer une famille!»

Son combat, la Fribourgeoise le mène également pour les hommes d’église, qui «trop souvent sont victimes de solitude, connaissent la dépression ou le burn-out.»

Et la situation se serait même dégradée pour les prêtres qui, désireux de se marier, décident de quitter leur fonction au sein de l’Eglise. «Autrefois ces hommes se reconvertissaient fréquemment dans l’enseignement, le journalisme ou encore dans les œuvres d’entraide. Des métiers qui à l’époque n’exigeaient pas forcément de détenir un diplôme correspondant. Maintenant, leurs seules études en théologie leur ouvrent difficilement les portes d’autres professions…»

Confiance dans l’avenir

Gabriella Loser Friedli reste pourtant confiante face à l’avenir. «Il suffirait d’une signature du pape pour tout changer! Je crois encore que sous François 1er, très sensible à la souffrance humaine, on puisse enfin ouvrir le débat.» Petite lueur d’espoir tout de même: les liens entre la ZöFra et les diocèses se sont renforcés ces dernières années. «Tous les évêques actuels nous ouvrent leurs portes lorsque nous sommes à la recherche de solutions concernant un couple. Beaucoup de choses sont possibles... A condition de rester discret et d’accoler à ces dossiers des étiquettes très particulières...»

«L'appel de Dieu n'est pas lié au célibat»

Philippe Charmillot, 51 ans, marié et père de quatre enfants, diacre, Courgenay (JU)

Philippe Charmillot reconnaît qu’il pourrait difficilement être heureux sans son épouse et ses enfants.

«Si le célibat n’était plus une condition pour l’ordination presbytérale, alors je réflé­chirais sérieusement à la possibilité de devenir prêtre.» Philippe Charmillot, diacre pour l’Unité pastorale Saint Gilles - Clos du Doubs, ressent en lui la vocation à la prêtrise. «Mais je ne suis pas fait pour le célibat», reconnaît-il.

Les diacres, premier degré de l’ordre dans l’Eglise catholique, peuvent baptiser, présider une célébration de mariage et prêcher à la messe. Ils ne peuvent en revanche ni célébrer l’eucharistie ni confesser, comme les prêtres en ont la possibilité. Deux ministères qui ne répondent pas non plus à la même vocation. «Même si le célibat n’était plus une condition à la prêtrise, tous mes confrères n’ambitionneraient pas pour autant de changer de métier.»

Dans son travail quotidien, le Jurassien remarque deux types d’accueil de la part des paroissiens. Il y a d’abord les personnes, souvent plus âgées, «qui conservent un respect tout particulier pour la personne du prêtre». De l’autre côté, il y a les jeunes, qui «fréquentent moins ­régulièrement l’église et préfèrent parfois confier leur ­mariage ou le baptême de leurs enfants à un diacre». Parce que ce dernier a déjà vécu lui-même de telles ­expériences.

Pourtant, Philippe Charmillot se montre plutôt pessimiste quant à un changement dans un proche avenir des conditions d’accès à la prêtrise. «Pour que cette loi ecclésiastique soit modifiée, il faudrait que les évêques du monde entier y consentent. Or le manque de prêtres que vit actuellement l’Europe et l’Amérique du Nord se fait moins sentir sur d’autres continents… Ce qui n’incite pas l’Eglise universelle aujourd’hui à ouvrir le débat.»

«Je ne crains pas le manque de prêtres»

Patrick Godat, 41 ans, marié et père de trois enfants, animateur en pastorale paroissiale, Saint-Ursanne (JU)

Patrick Godat: 
«Un jour, une copine de ma fille a été très étonnée qu’elle ne soit pas sûre de vouloir devenir servante de messe!»

C’est ce qu’on appelle une reconversion professionnelle. Patrick Godat a débuté sa carrière dans le marketing. «Mon rôle consistait à motiver les vendeurs, explique-t-il. Il me plaisait de pouvoir discuter avec ces personnes, qui parfois me confiaient des informations plus personnelles. Ce qui me plaisait moins en revanche, c’est que mon travail servait au final à augmenter le chiffre d’affaires de l’entreprise!»

Progressivement, le jeune homme prend conscience de son envie d’œuvrer à temps plein pour l’Eglise et débute la formation de quatre ans pour devenir animateur en pastorale paroissiale. «Tous les métiers au sein de l’Eglise doivent provenir d’une vocation propre, estime-t-il. De mon côté, je n’ai jamais ressenti l’appel à devenir prêtre. Mais je voulais me mettre au service des paroissiens.» Un besoin qui l’incite aujourd’hui à réfléchir sur un éventuel appel au diaconat.

Dans son métier, le Jurassien est amené à assumer des tâches qui étaient autrefois uniquement attribuées aux prêtres.«On est déjà habitué depuis plusieurs années à ce que des laïcs se chargent des cours de catéchisme. Aujourd’hui, des animateurs pastoraux viennent également en renfort des prêtres pour organiser des cérémonies religieuses ou accompagner des familles dans le deuil… Je ne vois aucun problème! Le plus important, c’est que l’Eglise continue à se mettre au service de la communauté.»

Si Patrick Godat se positionne clairement pour «une liberté de choix de vie des prêtres», il reconnaît que cumuler les fonctions d’homme d’Eglise et de père de famille ne va pas toujours de soi. «On colle à notre famille une certaine étiquette. Je connais ça, moi qui était fils de policier!»

«Les paroisses ne doivent pas attendre l’aval du Vatican!»

Josef Hochstrasser, 68 ans, marié, pasteur retraité et ex-prêtre catholique, Oberentfelden (AG)

Le passage dans la religion voisine ne s’est pas fait sans pincements de coeur pour Josef Hochstrasser. «Je viens de Lucerne. L’Eglise catholique, c’est ma patrie!»

«Le destin.» C’est par ce seul mot que Josef Hochstrasser explique sa rencontre avec son épouse Elisabeth en 1974. Un an seulement après qu’il soit ordonné prêtre dans la paroisse de Bümpliz (BE). «Dès le début de notre relation, ma femme m’a clairement fait comprendre qu’elle ne voudrait pas mener une double vie, raconte-t-il. Notre amour serait public ou ne serait pas.»

Après un an de réflexion, le prêtre envoie une lettre à Rome pour lui faire part de son désir de se marier. La réponse, formulée en latin en une seule phrase, est négative. Quelques mois plus tard, un deuxième courrier l’autorise à vivre avec Elisabeth. Mais uniquement s’ils consentent à s’en tenir à une relation platonique. «Faisant fi de ces directives, le couple se marie en 1977 dans une église catholique. «Pendant dix ans j’ai bénéficié d’une zone grise, explique-t-il. J’exerçais comme prêtre, tout en étant marié.»

Mais l’exception ne peut durer éternellement aux yeux de l’évêché. En 1985, Josef Hochstrasser reçoit une interdiction de travailler en tant que prêtre. «Pour continuer à gagner ma vie, j’ai œuvré en tant qu’ouvrier dans une entreprise de construction. C’était très dur…» Il décide ensuite de reprendre les études théologiques en vue de devenir pasteur. «Il a fallu alors convaincre les responsables de l’Eglise réformée bernoise. Car ils craignaient que ma reconversion chez eux puisse mettre à mal leurs liens avec l’évêque!»

Aujourd’hui le pasteur en est convaincu: il ne faut pas attendre sur le Vatican pour changer les règles. «Que les paroisses autorisent le mariage des prêtres qui en font la demande! Cela requiert juste du courage…»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin