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25 janvier 2016

Le chômage partiel contre la crise?

Le Conseil fédéral a décidé récemment de prolonger la durée d’indemnisation à dix-huit mois en cas de réduction de l’horaire de travail. Pourtant, ce moyen d’éviter des licenciements lors d’une mauvaise passe conjoncturelle n’est que modestement utilisé.

François Schoch dans les locaux de son entreprise
François Schoch, à la tête de First Industries, a misé avec succès sur le chômage partiel pour sortir son entreprise de ses moments difficiles.

Selon les dernières données du Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) 563 entreprises en Suisse ont recours au chômage partiel (état octobre 2015), aussi appelé Réduction de l’horaire de travail (RHT). Par rapport à 2014, où seules 165 entreprises l’avaient introduit (état octobre 2014), cela semble considérable. Pourtant, en 2008-2009, lors de la crise financière mondiale, ou en 2011 lors de l’introduction du taux plancher, ces chiffres étaient beaucoup plus importants.

La conjoncture, et c’est heureux, ne semble donc pas si mauvaise. Mais, à l’heure où le Conseil fédéral vient de confirmer l’augmentation de la durée d’indemnisation de la RHT de douze à dix-huit mois, ce moyen annoncé comme crucial par Berne pour conserver des places de travail malgré le franc fort est-il suffisamment utilisé? Le professeur d’économie à l’Université de Genève Yves Flückiger ne le croit en tout cas pas tabou (lire notre entretien ci-dessous). Tout en rappelant que son usage est devenu courant dans les pays qui nous entourent:

«A part des obstacles administratifs, je ne vois pas pourquoi il faudrait s’en passer.»

Patron de l’entreprise vaudoise First Industries, François Schoch n’hésite pas à appliquer le chômage partiel si besoin est. Ce fut le cas une première fois en 2009, durant quatre mois, comme dans beaucoup d’autres entreprises.

Les commandes étaient à l’arrêt et sans cette solution, c’était la catastrophe.»

A l’époque, la cinquantaine d’employés de cet assemblage d’entreprises spécialisées dans le traitement de surface des métaux – dont une partie des clients œuvre à l’export – a reçu l’intégralité de son salaire. Ce sera seulement 85% en 2012, durant neuf mois. «Cela n’a concerné qu’une partie de First Industries. L’activité avait fortement baissé fin 2010 après un redémarrage en début d’année. Comme des montagnes russes, sauf que c’étaient nos boulots.»

Convaincre ses employés

Selon François Schoch, pour utiliser la RHT, un patron doit d’abord admettre que les nuages s’amoncellent et qu’il s’agit «d’une question conjoncturelle, donc temporaire, et non structurelle». Ensuite, il faut convaincre ses employés, puisque chacun doit accepter et signer sa feuille de chômage technique. Par deux fois, ce fut sans problème le cas des 56 employés de First Industries qui ont fait confiance à leur direction.

Puis il faut intégrer l’importante demande administrative pour pouvoir en bénéficier.

Les contrôles de la Caisse de compensation, qui reverse les 80% du manque à gagner, sont drastiques.

Au début, cela a occasionné de nombreux échanges avec l’administration, le temps de comprendre le système et de l’appliquer au mieux.»

La RHT se présente comme une aide à l’économie de la part de la collectivité. François Schoch est lui convaincu qu’elle coûte par exemple moins cher que les aides d’engagement d’une personne sans emploi devant compléter sa formation par une allocation d’initiation au travail (AIT).

Portrait d'Yves Flückiger
Pour Yves Flückiger, les entreprises recourront encore au chômage partiel durant toute l’année 2016.

Pour Yves Flückiger, professeur d’économie et recteur de l’Université de Genève, les entreprises recourront encore au chômage partiel durant toute l’année 2016..

Quel regard porte la théorie économique sur le chômage partiel?

Pour aider les entreprises qui se trouvent dans une situation conjoncturelle difficile, désireuses de conserver le plus longtemps possible leurs employés, et éviter qu’elles ne soient contraintes de licencier, le recours au chômage partiel constitue une solution efficace.

Elle l’est parce qu’elle permet à l’assurance- chômage de réaliser une économie sur les indemnités qu’elle aurait dû payer si l’entreprise avait eu recours au licenciement

et sur les mesures d’activation qu’elle aurait dû mettre en œuvre pour permettre la réinsertion professionnelle des personnes licenciées. De surcroît, l’entreprise qui bénéficie de cette mesure parvient à conserver un personnel qu’elle aura contribué à former, ce qui lui permet de préserver son capital humain pour être en mesure de relancer sa production au moment où la conjoncture se retournera.

Quels sont les autres avantages du chômage partiel?

Cette solution évite aussi les frais de licenciement et les coûts fixes de recrutement et de formation au moment de la reprise des affaires. Finalement, les personnes qui sont mises partiellement au chômage conservent un pouvoir d’achat supérieur à ce qu’il aurait été en cas de licenciement. Si la Suisse a, plus que d’autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), développé ces politiques de maintien en emploi qui se sont avérées efficaces pour lutter contre le chômage, la population active plus âgée en a moins profité que les autres groupes démographiques.

Le chômage partiel est-il suffisamment connu de nos entreprises?

Je crois que cette solution est bien connue en Suisse. D’ailleurs, ce type de programmes de travail à temps réduit a été mis en place aujourd’hui dans la majorité des Etats membres de l’Union européenne. D’après les données de l’Office statistique européenne Eurostat, ce sont l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la France qui ont le plus développé ce mécanisme, qui a été évalué de manière très positive dans la mesure où il a permis de préserver des dizaines de milliers d’emplois qui auraient pu disparaître durant la crise financière.

Comment cela se passe-t-il en France par exemple?

En France, les personnes qui bénéficient d’une réduction du temps de travail perçoivent une indemnité de chômage partiel qui n’est pas limitée dans le temps. Mais le nombre d’heures chômées indemnisables est limité à 1000 par an au maximum. Si la réduction du temps de travail se poursuit pendant plus de deux mois, l’employeur peut conclure avec l’Etat une convention d’activité partielle de longue durée (APLD). Le salarié bénéficie alors d’indemnités horaires d’APLD qui sont plus élevées que celles du chômage partiel. En cas de fermeture de l’entreprise, le versement d’indemnités horaires de chômage partiel par l’employeur est possible pendant six semaines consécutives maximum (42 jours). Au-delà, le salarié peut percevoir des allocations chômage de la part de Pôle emploi (service public de l’emploi) pendant trois mois. Si la suspension d’activité se poursuit au-­delà de trois mois, le préfet décide selon la situation de l’entreprise si le salarié peut continuer à être indemnisé au titre du chômage partiel.

Et prolonger la durée de douze à dix-huit mois, était-ce utile?

Oui, c’est une bonne idée, car la force du franc suisse continue à peser sur les épaules des entreprises exportatrices.

Elles ont pu y faire face jusqu’à ce jour d’une part en augmentant leur productivité et d’autre part en réduisant les marges, mais elles arrivent à bout de souffle.

Elles devront donc recourir à cet instrument pour faire face à une situation qui risque encore de se poursuivre durant toute l’année 2016, jusqu’à ce que le franc retourne à un niveau plus conforme à la compétitivité relative de l’économie suisse.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Christophe Chammartin