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28 octobre 2012

Le cimetière du futur

L’informatisation des lieux funéraires en est encore à ses balbutiements. A Genève, les frères Amar ont créé un logiciel de gestion professionnelle des cimetières. Exemple de première réalisation concrète à Veyrier.

Ecran d'accueil
Le cimetière israélite est le premier de Suisse romande à avoir été informatisé.

Ce n’est pas que nous aimons particulièrement les cimetières, mais nous avons découvert qu’ils sont gorgés d’histoires ne demandant qu’à sortir, comme un citron qu’on presse.» Devant le cimetière israélite de Veyrier, les trois frères Amar – Dan, Samuel et Yossi – ne sont que deux ce jour-là: «Il faut bien qu’il y en ait un qui garde la maison.»

C’est la communauté israélite de Genève qui a mandaté leur société pour un aménagement électronique de son cimetière. Depuis, les frères ont créé Ethernal – contraction d’éternel et d’éthernet – un logiciel professionnel de gestion des cimetières.

L'emplacement et la photo de la tombe

A l’entrée, une grande borne, avec un écran tactile et un clavier virtuel. Si on tape le nom d’un défunt, l’emplacement exact et numéroté ainsi que la photo de sa tombe apparaissent. Plus une biographie. Pour l’instant seuls les plus célèbres y ont droit, tel l’écrivain Albert Cohen, l’immortel auteur de Mangeclous et de Belle du Seigneur, inhumé là, aux côtés de sa dernière épouse.

Préalablement nettoyées, toutes les tombes sont d’abord photographiées. Des clichés qui n’ont rien de gadgets, et peuvent même se révéler d’une utilité salvatrice. Impossible en effet sur certaines pierres tombales usées par les ans – les concessions étant perpétuelles dans les cimetières juifs – de pouvoir lire encore distinctement les inscriptions. «Si on ne fait pas de photographies, il y aura dans certains cas une perte définitive de la donnée, on ne saura plus qui est enterré là», expliquent les frères Amar. «Pour le respect de la personne ensevelie, on enregistrera son nom à tout jamais dans les serveurs informatiques.» Les archives papier peuvent en effet se détériorer tout aussi bien que les pierres tombales ou disparaître dans un incendie.

Deux des trois frères Amar, concepteurs de la borne.
Deux des trois frères Amar, concepteurs de la borne.

Il est arrivé aux trois frères Amar de travailler sur des cas plus complexes, comme celui d’un cimetière abandonné en Allemagne. Avec «une communauté réduite à cinq personnes et des archives tenant dans un seul livre». La première opération à consister à lancer à 15 mètres du sol un ballon équipé d’une caméra pour prendre des photos de grande qualité – «Google Maps c’est bien mais pas assez précis» – histoire de refaire le plan du cimetière et des emplacements. La recherche des noms s’est faite par déchiffrage sur les pierres tombales quand c’était possible ou sinon à travers des bases de données, avant d’être entrés dans le programme Ethernal.

Un programme qui se divise en plusieurs éléments. Une partie on-line, par exemple, qui se trouvera sur le site du commanditaire – ville, communauté, etc. Le site pourra être mis à jour par les responsables de cimetière et permettra par exemple de réserver des places, de prévoir les nouveaux carrés à développer, d’identifier les places libres, de gérer aussi les caveaux où sont enterrées plusieurs personnes d’une même famille. Ou encore, dans un avenir plus ou moins lointain, de connecter les cimetières entre eux. «Pour qu’il soit possible de faire des recherches globales de défunts à travers le monde.» Un système qui porte déjà un nom: «Memory cloud», le nuage de mémoire.

Toutes les informations regroupées au même endroit

Le responsable du cimetière pourra également tenir un journal – des services demandés par exemple, «comme le dépôt de fleurs sur telle tombe à telle date». Sur le programme seront également scannés tous les documents officiels – les actes – relatifs à chaque concession. Un simple clic sur l’emplacement voulu permettra d’accéder à tous les fichiers concernant la personne recherchée. «Il est bien clair que ce genre de documents étaient amenés à se perdre au fil des ans. Là, tous les documents sont sauvegardés dans cinq serveurs différents, donc avec une sécurité accrue.»

La borne informatique permet de retrouver rapidement les tombes des défunts célèbres.
La borne informatique permet de retrouver rapidement les tombes des défunts célèbres.

Dès qu’un cimetière atteint une certaine taille, il est facile de se rendre compte qu’il faut l’informatiser.


  

Une fonction qui s’avérerait tout aussi utile pour les cimetières communaux – chrétiens donc – où les concessions se voient limitées à quelques décennies: «C’est compliqué à gérer. Pour retrouver par exemple qui était à quelle place il y a quarante ans, il faut aller fouiller dans les archives. Nous sommes en train de créer une barre historique, qui permettrait pour chaque emplacement de remonter dans le temps, de savoir immédiatement qui reposait là avant.»

Ce concept d’informatisation des cimetières, expliquent encore les frères Amar, a été bien accueilli en Suisse romande, où ils sont allés le présenter auprès des grandes communes: «L’intérêt est là. Sauf que les cimetières sont très loin de faire partie de leurs priorités budgétaires.» La commune de Morges par exemple a hésité longtemps avant de renoncer, et celle Carouge s’est dotée d’un système plus modeste. «C’est une question de temps. Dès qu’un cimetière atteint une certaine taille, il est facile de se rendre compte qu’il faut l’informatiser, qu’on ne peut plus se contenter de livres ou des manuscrits.»

Une version pour tablette et smartphone en projet

Les Amar en sont sûrs: «Le cimetière de demain aura une base de gestion informatique.» Une base accessible «depuis l’extérieur, de façon à ce que les gens puissent préparer leur visite». Une version pour tablette et smartphone est en projet: «Imaginez-vous en train de vous balader au Père-Lachaise avec un téléphone qui vous guide entre les tombes.»

Et de citer l’exemple des Etats-Unis où l’informatisation des cimetières connaîtrait un gros boom: «Les cimetières y sont très grands, les gens s’y perdent même parfois, la gestion devient de plus en plus compliquée, on ne peut plus simplement traiter cela avec Excel.» Les frères Amar prospectent aussi en Allemagne – «le cimetière de Hambourg par exemple doit bien faire plus de 30 hectares» ou encore au Moyen-Orient, où on trouve «des cimetières gigantesques, de vraies villes, avec des allées qui portent des noms, comme des rues.»

La prochaine étape à Veyrier est de créer une dimension sur internet où les utilisateurs pourront rentrer des données sur les défunts «avec un modérateur bien sûr, un peu comme sur Wikipedia, et la possibilité de mettre des renseignements, des photos, des témoignages». Seul problème pour l’heure: la législation suisse sur la protection des données, qui varie d’un canton à l’autre, avec parfois l’interdiction de mettre en ligne les noms et des renseignements personnels. Mais là aussi, assurent les frères Amar, «ce n’est qu’une question de temps».

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Emmanuelle Bayart