Archives
26 mars 2016

Le Cobalt Project, ou le jeu de marquage réinventé

A la fois très sérieux centre d’entraînement pour policiers d’élite et vaste terrain de jeu pour amateurs d’émotionsfortes, ce concept né en 2012 sur les hauts de Lutry (VD) attire déjà plus de 15 000 joueurs par an. Et est sur le point de devenir une marque à part entière.

Equipés de boucliers ou non, plus ou moins as du tir, qu’il neige ou que le vaste terrain soit écrasé de soleil: tout l’intérêt d’une partie réside dans un subtil mélange de collaboration et de stratégie.

Coachée par Enzo, la team «Green» progresse bien dans la zone nord, entre carcasses de bus et bâtisses fantômes. Mais au sud du vaste terrain aux allures de quartier en ruine inondé de neige, façon campagne de Russie post-apocalyptique, les «Reds» reprennent du poil de la bête. «Ne perdez pas trop de temps à recharger, le plus urgent est de trouver les dernières bornes. Et d’aider ceux qui sont perdus!», lance le coach à la radio depuis la base.

Elève de dernière année au gymnase, Enzo vient quasiment tous les week-ends travailler chez Cobalt Project (CP). Il coache cinq parties de même durée, ce qui lui demande beaucoup d’énergie, même lorsque l’on a 17 ans.

Mais cela reste avant tout un plaisir, et je joue moi-même dès que je peux. D’ailleurs un bon coach ne peut s’en passer»,

assure le jeune homme passé effectivement maître en stratégie cobaltienne. Il explique: «En gros, le terrain – immense, quelque 28 000 m2 – se divise en trois zones géographiques. L’équipe qui a trouvé le plus de bornes – chaque joueur doit les <taguer> électroniquement – remporte la partie.»

Mais évidemment, même si le concept du Cobalt Project se veut bien plus sophistiqué qu’un traditionnel paintball, on vient aussi ici pour se défouler. Et ferrailler autant que possible avec son «gun». «Parfois, certains veulent juste cela, et ils se fichent un peu des objectifs ou de la stratégie, pourtant essentiels ici. Alors je m’adapte, je donne moins d’instructions et les laisse s’éclater.»

Terrain de jeu et camp retranché

L’ambiance du bureau de commandement tranche avec celle régnant un étage plus bas. La neige a transformé la terre en boue, et malgré le froid piquant, ça transpire sous les combinaisons noires façon commandos ninjas.

Si en plus tu portes des lunettes sous le masque obligatoire, tu luttes autant contre la buée que contre l’adversaire»,

rigole un «Green». Il y a une demi-heure, lors du briefing animé par Sébastien au milieu de la cafétéria, les règles de sécurité ont été données dans ce mélange de fermeté amusée qui participe au charme de l’endroit difficile à cataloguer, entre terrain de jeu et camp retranché. Il suffit d’arriver sur le parking des hauts de Lutry (VD) et de se garer entre un véhicule blindé d’origine indéfinie et un hélicoptère visiblement russe pour être saisi d’un sentiment de jamais vu. Exactement l’effet recherché par Adrien de Meyer, créateur de Cobalt Project. Ancien trader de produits dérivés à la First Boston Bank de Genève, cet entrepreneur de 38 ans a d’abord fondé, avec la joueuse de tennis serbe Ana Ivanovic, une société créant des «véhicules d’investissements pour sportifs», avant de se consacrer entièrement, une fois sa société vendue, à «globaliser» le monde, comme il le souligne avec un grand sourire. Adrien de Meyer a toutefois conservé quelques activités immobilières et un bar à Villars-sur-Ollon (VD).

Une marque «cool»

Car ce qui pouvait n’apparaître à certains que comme un délire passager montre depuis son ouverture en juillet 2012 une progression impressionnante.

Huit clients le premier jour. Plus de 15 000 par an aujourd’hui,

résume le patron. Avec des objectifs de la première année atteints en six mois.» La page Facebook du CP, avec ses 22 000 fans, est davantage suivie que le plus grand paintball à l’ancienne du monde, situé au Canada. Et la seule première publicité, un film réalisé avec l’aide de la production Red Bull en 2013, réalise un carton mondial et viral au point que CP devient une véritable marque «cool». «J’ai déjà croisé plusieurs jeunes avec notre autocollant sur leur voiture alors qu’ils n’étaient même jamais venus.»

Adrien de Meyer, fondateur du Cobalt Project.

Tout a commencé presque par hasard, pourtant. En 2007, Adrien de Meyer fête son anniversaire. A Villars (VD), comme il se doit, entouré de plein de copains. «L’un d’eux me parle d’un paintball itinérant. Je n’y connaissais rien parce que les armes et le militaire, c’est loin d’être mon truc: j’ai effectué à peine deux jours d’armée», raconte celui qui accueille désormais sur son terrain la plupart des forces de police spéciales de Suisse romande. C’est en voyant ses potes trentenaires surexcités que l’idée lui vient. «J’ai commencé à m’intéresser au paintball, convaincu qu’il y avait là un gros potentiel. Rapidement, j’ai compris que ce qui existait ne ressemblait pas à grand-chose.» Du coup, il s’arrange plus ou moins avec la commune, loue un terrain, achète dix fusils à peinture et commence à tester des idées. «Parmi lesquelles une insistance sur la coopération et l’exploration plutôt que sur le seul shooting.

Au bout d’un an et demi, par le seul bouche à oreille, j’avais des demandes de la part de 2000 joueurs.»

Le moment vient alors de faire un choix: lâcher son travail bancaire ou alors de tout arrêter. «On se trimbalait 300 kilos d’infrastructures à chaque partie et les autorités nous tom­baient dessus parce que paintball et softball sont interdits en forêt dans notre pays.»

Peu à peu naît dans son esprit sa version idéale du paintball new age: une «map», c’est-à-dire un terrain suffisamment réaliste pour «raconter une histoire» – André de Meyer le trouvera du côté de la Claie-aux-Moines (VD), sur un ancien centre sportif – de l’informatisation pour ajouter un petit côté jeu vidéo (Call of Duty n’est parfois pas loin) et du R.A.S («Real Action Sports») qui se rapproche d’une discipline sportive dans laquelle le timing et l’intelli­gence tactique prennent le pas sur le tir.

Des petites boules biodégradables

D’ailleurs, même si, paradoxalement, elles sont très réalistes et nécessitent une patente à l’instar d’un stand de tir, les armes sont appelées ici ODK pour «Opponent Distant Keeper», puisque la vraie fonction des petites boules de graisse blanche biodégradable consiste à repousser ou tenir à distance les adversaires le temps du «taguage» d’une zone. «D’ailleurs, à terme, relève Sébastien, directeur du site, il pourrait ne plus y avoir du tout de projectiles.»

Un projet en constante évolution

A voir si la clientèle s’y retrouve alors que, sur le terrain, la partie s’achève justement avec la traditionnelle apothéose de shooting intense. Pour l’anecdote, la team «Green» remporte logiquement sa partie – la stratégie adaptative d’Enzo a une nouvelle fois fait merveille.

Play the real game» ou encore «be yourself»:

les slogans du Cobalt Project convainquent une communauté grandissante de joueurs réguliers enrôlés dans les parties «Unity» après cooptation d’un membre de l’équipe de coaching. Avec un software en constante évolution, des projets de développement plein les cartons, dont un système de webcams individuelles, une ouverture programmée dans la banlieue industrielle de Zurich et une autre à Varsovie (P), et Lutry (VD) en maison mère, le Cobalt Project n’envahit pas encore la planète mais se présente déjà comme le futur du bon vieux paintball désormais bien ringard.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Jeremy Bierer