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5 novembre 2012

Le conte du soir

L’histoire que réclament les enfants avant d’aller dormir n’a rien d’un caprice: elle permet de minimiser les peurs enfantines et profite aussi aux parents. A condition qu’ils y mettent du leur.

Dessin d'une maman lisant un conte a sa fillette au lit
Les enfants 
raffolent 
des histoires 
qui font peur.

Je trouvais plus de sens profond dans les contes de fées qu’on me racontait dans mon enfance que dans les vérités enseignées par la vie.» Facile à dire, penseront des parents épuisés, astreints en début de soirée à cette corvée toujours recommencée: l’histoire à raconter à leur progéniture avant qu’elle ne sombre dans les bras de Morphée. Et tant pis si, ici, c’est le grand Schiller qui parle. L’insistance pourtant qu’un enfant peut mettre à réclamer son récit vespéral cache peut-être un besoin plus profond qu’il ne paraît. Dont Sophie Carquain, journaliste spécialisée, est en tout cas convaincue, elle qui publie un recueil de Cent histoires du soir adaptées aux principales situations de stress ou d’angoisse que peut connaître un enfant. Histoires pour dormir, pour manger, histoire de maladies et d’hôpital, de frères et sœurs, d’école, de complexes, de grosses bêtises, histoires autour d’événements graves – divorce, chômage, décès d’un proche, etc. Des contes qui présenteraient l’avantage d’offrir des personnages renvoyant «dans un effet de miroir l’enfant à sa propre expérience… Ah, cette histoire est aussi arrivée à Cendrillon? Je ne suis pas le seul à me disputer avec mes frères.» L’histoire du soir, bien plus efficacement que l’injonction parentale du type «mais non tu ne dois pas avoir peur du noir, c’est ridicule voyons», etc., permettrait à l’enfant de «dépasser lui-même ses propres angoisses».

L’histoire et ses personnages feront voir à l’enfant que «oui il est normal, quand on est petit, d’avoir peur de l’école» ou peur que «les parents nous abandonnent» tout comme on peut avoir peur «de la citrouille ricanante et du chevalier masqué». C’est ainsi que l’histoire du soir devient «une petite lumière dans le noir».

Un environnement propice aux confidences

Une histoire qui ne bénéficie pas qu’aux enfants, assure Sophie Carquain, mais aussi aux conteurs exténués. En favorisant par exemple les confidences de l’enfant, contrairement aux questions directes qui les rebutent toujours. Parce que les histoires sont comme «un tremplin, une base de discussion» – moi aussi j’ai vécu ça, etc. Autre avantage: l’histoire du soir permet de détendre l’atmosphère mieux que l’autoritarisme et ou l’hypocrisie du parent copain: «L’histoire représente une trêve. On s’installe ensemble, et on lit. Projetés dans cet ailleurs, on oublie tout momentanément.»

Les méchants donnent un visage très précis à l’angoisse.

N’allons surtout pas, explique encore Sophie Carquain, avoir peur des histoires qui font peur. Il faut s’y faire, les enfants en raffolent, «adorent les dinosaures aux dents longues, les monstres au regard cruel, les marâtres maigrichonnes et le loup-garou». Et pour de bonnes raisons: les méchants, en «donnant un visage très précis à l’angoisse» qui peut étreindre confusément un bambin, permettent «à cette peur enfantine, si normale», de ne justement «pas se transformer en angoisse».

Il peut être tentant, avec un enfant de 7 ou 8 ans, de lui signifier que bon maintenant qu’il sait lire, il peut se débrouiller seul. Sauf que l’histoire qu’on lui lit et l’histoire qu’il lit lui-même seraient deux choses très différentes. Il nous arrive bien, souligne Sophie Carquain, de porter parfois un enfant qui sait pourtant marcher, et c’est le même processus qui serait à l’œuvre ici: aider l’enfant «dans les moments difficiles, quand il est fatigué et angoissé». Les enfants d’ailleurs ne réclament-ils pas des histoires comme un droit aussi évident que «le droit au câlin ou à la friandise»?

Une histoire, oui, mais quand et comment?

Sophie Carquain: «L’histoire du soir permettrait à l’enfant de dépasser lui même ses propres angoisses»
Sophie Carquain: «L’histoire du soir permettrait à l’enfant de dépasser lui même ses propres angoisses»

Quand: l’heure du coucher est évidemment l’idéal, cet instant «de détente, de relaxation», ce «moment magique où vous et vos enfants ne sont plus sous pression». L’histoire fait partie des rituels comme le repas, le coucher justement, le brossage de dents, le bain, et de tous il est le rituel «le plus attendu, le plus créatif, le moins contraignant». Rien donc, explique encore Sophie Carquain, n’empêche de lire des histoires à ses enfants «au petit-déjeuner, dans le bain, le samedi après-midi quand il pleut, au milieu de la nuit quand l’enfant se réveille malade ou effrayé par un cauchemar».

Comment: d’abord, il convient de ne pas bâcler, de prendre, même si cela peut coûter, tout son temps: «Votre enfant ne profitera guère d’un livre, même s’il est excellent, si vous êtes pressé d’en finir parce que vous avez d’autres choses à faire. Une histoire n’est pas gobée, mais savourée.» Autre mauvaise nouvelle: il faudra aussi y mettre du vôtre sous peine de raser un auditoire plus exigeant qu’on pense. Tous les parents ne sont pas des acteurs-nés, certes, mais lue avec une intonation «monotone, bourdonnante», une histoire ne sera pas entendue: «S’il y a plusieurs personnages, adoptez un ton différent pour chacun d’eux, en les forçant à la limite de la caricature: une voix énorme pour l’éléphant, une voix moyenne pour l’éléphanteau, un minuscule filet de voix pour la souris.»

La bonne nouvelle, c’est que point n’est besoin d’expliquer le vocabulaire, même compliqué: «On ne s’en rend pas suffisamment compte, mais les enfants sont capables d’une compréhension globale»… Qu’importe donc s’ils ne saisissent «pas immédiatement le sens de «caïman», «lapis-lazuli» ou de «tire la chevillette et la bobinette cherra». Pour ce dernier exemple, on en connaît qui n’ont toujours pas compris quelques décennies plus tard et n’ont pas encore songé à demander.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Rachele Masetti (illustration)