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25 juin 2012

Le conteur de béton

Depuis dix ans, il fait pousser d’étranges créatures dans son jardin. Gnomes joufflus et monstres pensifs, autant de matière à réfléchir, que nous tend Jürg Ernst à Schwarzenburg (BE).

Jürg Ernst allongé dans une de ses sculptures
Jürg Ernst dit au sujet de sa passion: 
«Ce n’est pas véritablement un hobby ce que je fais là. Si j’arrêtais mes sculptures, je tomberais au fond du trou. Je dirais plutôt que c’est ma propre thérapie.»

«Tout est source d’inspiration pour moi, l’UDC, l’ésotérisme et les prêtres catholiques! Mes idées naissent de l’observation de la société et du hasard», rigole Jürg Ernst. L’homme, 62 ans, est un original et son jardin, hérissé de sculptures en béton, tout autant.

Derrière le grand portail rouillé de Schwarzenburg, qu’il ouvre aux visiteurs de juin à octobre, un week-end sur deux, pas de nains ni de potées de géraniums, mais plutôt un délire philosophique, une histoire loufoque écrite dans le sable et le ciment. Gnomes à long nez, oiseaux aux yeux électrifiés, créatures fantastiques qui crachent de l’eau... En tout, une quarantaine de réalisations, parfois monumentales, comme «un miroir tendu à la société, sur l’absurdité du monde digital ou les thérapies à tout va», que le maître des lieux s’empresse de commenter.

Provocateur, bien sûr, et autodidacte, Jürg Ernst. Une conversion professionnelle forcée pour ce photographe qui, à 50 ans, s’est vu bousculer par Bill Gates et l’apparition du numérique. «Ça coûtait trop cher de racheter tout le matériel. Et puis il y avait trop de photographes, ça n’avait plus de sens.»

Du coup, en faisant des petits travaux d’entretien dans la maison, il s’est mis à manier le béton, «un matériau pas trop cher et qui résiste à tous les temps». Pour faire naître, sans esquisse, une première figure, Pepu, que sa belle-mère a aussitôt identifiée comme son portrait. «C’est peut-être vrai pour le nez», a rétorqué le facétieux personnage.

Ont suivi d’autres créatures, comme le chercheur de vérité qui fouille les étoiles de sa longue-vue, un étrange Diogène escargot qui réfléchit, les yeux clos, à la sortie de sa coquille, le sage qui médite sous son tipi en poussant des «omm» luminescents et sa patiente, qui ne se remettra pas de sa trop longue thérapie, la tête désormais encombrée d’un oiseau persistant…

Mark Twain, qu’il aime citer, disait qu’il ne fallait pas renoncer à ses illusions et à ses rêves. Sûr que Jürg Ernst, lui, ne les a pas abandonnés.

Jürg Ernst en quelques mots-clé

Mes outils
«Je n’utilise pas de machine, juste ce seau où brasser sable et ciment. Et ces petits outils, louche de cuisine, langue de chat, pelle à tarte… Les maçons me disaient que ma technique ne marcherait pas, mais ça tient très bien, parce que j’avance lentement et que je colmate les fissures au fur et à mesure.»

Un bureau bien ordonné mais sans ordi.
Un bureau bien ordonné mais sans ordi.

Mon ordi
«Les ordinateurs me rendent fou! Je ne supporte pas ces écrans plats, tous ces fils, ce monde virtuel. Je n’ai besoin que d’un téléphone, un répondeur et un tableau d’affichage où je note toutes les réservations. J’ai une bien meilleure vue d’ensemble et je n’ai jamais raté de rendez-vous!»

Un tableau d' Hans Ulrich Ernst
Un tableau d' Hans Ulrich Ernst

Mon père
«Mon père Hans Ulrich Ernst était peintre. Quand, petit, je regardais ses tableaux, je regrettais que ses peintures ne bougent pas, qu’elles n’émettent aucun son, qu’elles restent à plat. Avec mes sculptures qui s’allument et font du bruit, je réalise au fond mon rêve d’enfant.»

Pluto
Pluto

Mon œuvre clé
«Il m’a fallu cinq ans pour réaliser «Pluto». Il a un œil qui rit et un œil qui pleure, symbole de notre recherche d’équilibre intérieur. On peut monter dans sa couronne où est inscrit: «I’m the best». Excellent pour la confiance en soi!»

Entrecôte et frites (Photo: Istockphoto)

Mon péché mignon
«J’aime manger une bonne entrecôte avec des frites. Une façon aussi de garder toujours le même (sur)poids pour continuer à travailler. Pour courber les armatures de fer de mes sculptures, il me faut une certaine force!»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Manuel Zingg