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29 octobre 2012

Le Corbusier pas à pas

Une nouvelle promenade thématique en ville de La Chaux-de-Fonds et l’ouverture exceptionnelle de la Villa turque mettent en lumière cet automne les œuvres de jeunesse du célèbre architecte.

La Maison blanche.
La Maison blanche.

Moche et froide. Pour nombre de Romands, La Chaux-de-Fonds se résume à ces deux adjectifs. La sentence est bien évidemment injuste. «Beaucoup de splendeurs sont cachées. Il faut prendre le temps de les découvrir», explique Wolfgang Carrier, un Allemand tombé amoureux de la métropole horlogère voilà plus de quarante ans. Il faut dire que la troisième ville de Suisse romande regorge de trésors.

Tout d’abord, un urbanisme dont le plan en damier unique a été calculé pour que les maisons ne se fassent pas d’ombre et que le soleil, même lorsqu’il est au plus bas en hiver, puisse pénétrer dans les ateliers des horlogers. Ensuite, un riche patrimoine Art nouveau comptant plus de deux cents bâtisses aux intérieurs richement décorés. Enfin, un héritage corbuséen inouï puisque l’architecte le plus célèbre du XXe siècle a construit pas moins de cinq villas à La Chaux-de-Fonds. Quelle ville peut en dire autant?

Il y a 125 ans naissait Le Corbusier

Wolfgang Carrier, concepteur de la promenade guidée.
Wolfgang Carrier, concepteur de la promenade guidée.

Conçue par Wolfgang Carrier en collaboration avec l’office du tourisme de la ville à l’occasion du 125e anniversaire de la naissance de Le Corbusier, la promenade guidée survole les trente premières années de la vie de l’homme aux lunettes rondes.

«Nous voici devant la maison natale de Charles-Edouard Jeanneret-Gris», explique Wolfgang Carrier après quelques minutes de marche. Au rez-de-chaussée, un magasin de farces et attrapes semble faire un pied de nez aux visiteurs en droit de s’attendre à trouver un espace dédié au maître. «En fait, nous ne savons pas à quel étage il vivait», s’excuse notre guide avant de répliquer: «Pourquoi vouloir créer ici un musée? Les plus belles pièces, les villas, sont dans la rue.»

On le sait peu, mais Le Corbusier doit sa carrière à un problème de vue.
 – Wolfgang Carrier, concepteur de la promenade guidée

La visite se poursuit en passant devant le premier bureau d’architecte de Le Corbusier (aujourd’hui un établissement scolaire) et l’ancienne école d’art (aujourd’hui la bibliothèque publique qui gère les archives de l’architecte datant d’avant 1917, date de son départ pour Paris). «Ici, Le Corbu a d’abord suivi des cours de gravure, mais comme il souffrait d’un soulèvement de la rétine, au point que très vite il ne verra que d’un œil, son père a demandé à ce qu’il change de formation. Charles-Edouard se lance alors dans les cours de décoration de maison et de dessin de meubles. Ce qui l’amènera plus tard vers l’architecture. On le sait peu, mais il doit en fait sa carrière à un problème de vue», raconte Wolfgang Carrier.

Entre Jugendstil et Heimatstil

Le Corbusier 
a peint lui-même les façades 
de la villa Fallet.
Le Corbusier 
a peint lui-même les façades 
de la villa Fallet.

Nous continuons la promenade sur les hauts de la ville. «Voici la villa Fallet; elle date de 1906. Charles-Edouard Jeanneret a dessiné les plans et dirigé les travaux avec René Chapallaz. Il a même physiquement travaillé sur le chantier en peignant des sgraffites sur les façades. Voyez ces motifs peints. Ils représentent parfaitement le style sapin, la branche locale de l’Art nouveau», précise Wolf­gang Carrier. A deux pas, les villas Jaquemet et Stotzer (toutes deux de 1908), dessinées par le Chaux-de-Fonnier, allient Jugendstil et Heimatstil et ne laissent en rien présager des œuvres futures de Le Corbusier. A noter que ces trois maisons, toujours habitées, ne se visitent pas.

Assurément, la visite gagne en intensité quand, quelques mètres plus loin, la villa Jeanneret-Perret, plus connue sous le nom de Maison blanche, apparaît. «Son surnom lui vient non pas de ses façades qui tendent plutôt vers le coquille d’œuf, mais de son toit en plaques d’Eternit qui reflète le soleil et se démarque de toutes les autres charpentes de la ville recouvertes de tuiles rouges», indique notre guide.

Ci-dessus, la salle dans laquelle 
Le Corbusier 
travaillait à la 
Maison blanche.
Ci-dessus, la salle dans laquelle 
Le Corbusier 
travaillait à la 
Maison blanche.

Bâtie il y a exactement un siècle, la villa est la première construction de Le Corbusier en tant qu’indépendant. «C’est l’opus no 1 et, pour beaucoup d’architectes, le site est aussi incontournable que l’est Saint-Pierre de Rome pour les catholiques.» Il est vrai que les visiteurs du monde entier accourent pour fouler, avec le plus grand respect, le linoléum du salon et admirer la conception d’une maison qui marque une rupture.

En effet, fini l’Art nouveau. Le Corbusier s’inspire de ses voyages en Italie et en Orient pour élever ce qu’il considère comme une acropole au-dessus de La Chaux-de-Fonds. «Voyez toutefois ces fenêtres en bandeau à l’étage. Elles rappellent les ateliers des horlogers qui se devaient d’être très lumineux.»

La promenade guidée ne prévoit pas la visite de l’intérieur, et les explications se font depuis la «Chambre d’été» soit un jardin de roses entouré d’une belle pergola et pensé comme une pièce à vivre en soi. Toutefois, rien n’empêche le visiteur de revenir sur ses pas une fois la balade terminée pour admirer le magnifique travail de restauration effectué il y a sept ans. Meubles d’époque, papier peint fidèlement reproduit, couleurs des murs et des sols respectant scrupuleusement la palette choisie par le maître: tout a été pensé ici pour faire revivre un passé, certes lointain, mais teinté d’une troublante modernité. Même le piano à queue dessiné par Le Corbusier pour sa mère a retrouvé sa place au centre de la maison.

«Des restaurations ont dénaturé le projet initial»

Plus loin, la visite se termine en apothéose avec la Villa turque, l’œuvre la plus aboutie de Le Corbusier à La Chaux-de-Fonds. Propriété du groupe horloger Movado, la bâtisse sera bientôt exceptionnellement ouverte. «Les restaurations intérieures ont malheureusement dénaturé le projet initial, au point que la Villa turque a été retirée de la liste officielle des bâtiments que la Fondation Le Corbusier de Paris a voulu inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco», regrette Wolfgang Carrier, avant de s’enflammer à nouveau: «Il faut y entrer pour admirer les volumes et les espaces.» Sublime, forcément sublime.

Auteur: Pierre Wuthrich