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1 mai 2017

Le corps médical vieillit: c’est grave, docteur?

Selon la dernière statistique de la Fédération suisse des médecins (FMH), de plus en plus de généralistes peinent à lâcher leur stéthoscope et continuent d’exercer après l’âge de la retraite. Avec le risque à terme que cela engendre une pénurie de praticiens de proximité.

Des nombreux médecins vétérans poursuivent leur pratique notamment parce qu’ils peinent à trouver un successeur. (Photo: Getty Images)

En Suisse, le corps médical souffre d’un mal tenace et inquiétant: le vieillissement. En effet, l’an passé, l’âge moyen d’un médecin de proximité exerçant en cabinet était de 54,6 ans, soit deux ans de plus que la moyenne de 2008. C’est ce que nous apprend la dernière statistique de la FMH.

En fait, les généralistes sont de plus en plus nombreux à prolonger leur vie professionnelle au-delà de la limite AVS. Leur nombre a même plus que triplé depuis huit ans, passant de 409 à 1276. Ces praticiens toujours actifs après 65 printemps représentent aujourd’hui près de 7% du total des médecins oeuvrant dans le secteur ambulatoire.

Selon la FMH, deux raisons expliquent pourquoi les toubibs vétérans peinent tant à raccrocher leur blouse blanche : le désir pour certains de continuer à travailler après leur retraite et la difficulté pour d’autres à dénicher un successeur. Car il n’est pas toujours aisé de remettre son cabinet, surtout en zones rurales et périphériques.

Bien sûr, qui dit vieillissement dit risque à terme d’un manque de médecins de proximité. Dans beaucoup de régions de notre pays, par exemple, la densité médicale s’avère déjà inférieure à un généraliste pour mille habitants, et ce malgré l’afflux important (27,6% dans le secteur ambulatoire) de praticiens étrangers!

A mesure que les années passent, le problème de la relève devient toujours plus préoccupant et on peut se demander si la prochaine génération de docteurs de premier recours sera assez nombreuse pour ralentir, voire stopper cette pénurie annoncée.

«Un médecin sur trois exerçant en Suisse a obtenu son diplôme à l’étranger»

Dr. méd. Jürg Schlup, président de la Fédération des médecins suisses (FMH).

Les médecins sont toujours plus nombreux à exercer en cabinet après l’âge de la retraite. Les patients doivent-ils s’en inquiéter?

En ce qui concerne la qualité des soins, non. Les autorisations de pratique sont délivrées par les cantons qui effectuent des contrôles réguliers, notamment de l’état de santé de ces médecins. Et la pyramide des âges montre que le nombre de médecins diminue fortement après 70 ans. Ceux qui restent en activité ne sont en général pas des chirurgiens, mais plutôt des psychiatres et des généralistes, disciplines où l’expérience est plus importante que la dextérité.

En Suisse, l’âge moyen des médecins de proximité frise les 55 ans. C’est grave, docteur?

En 2016, l’âge moyen des médecins en exercice en Suisse était d’environ 49 ans. Avec 54,6 ans, les médecins en cabinet sont en moyenne dix ans plus âgés que leurs homologues du secteur hospitalier (43,2 ans).Cela est notamment dû au fait que la formation postgraduée des médecins a lieu principalement à l’hôpital. Ce n’est en effet qu’au terme de leur formation postgraduée et après avoir obtenu leur titre de spécialiste, à environ 37 ans, qu’ils sont autorisés à ouvrir leur propre cabinet.

Ce sont quand même les symptômes d’un corps médical qui vieillit et peine à se renouveler, ne croyez-vous pas?

C’est vrai! En Suisse, nous n’avons pas formé suffisamment de médecins durant ces vingt dernières années.Pour assurer à long terme la prise en charge médicale de la population, nous avons besoin de plus de médecins. En 2015, 863 étudiants en médecine ont terminé leurs études universitaires. Or, nos facultés devraient former 1300 médecins diplômés par année pour pouvoir assurer la relève selon la recommandation du Conseil fédéral.

Plane donc le risque à terme d’une pénurie de médecins de famille en Suisse…

Depuis 2008, les universités ont augmenté le nombre de places d’études en médecine et le nombre de 1300 diplômés, que j’ai cité tout à l’heure, devrait être atteint à partir de 2025. Nous sommes sur la bonne voie pour combler le manque de médecins, même si ce retour à une situation acceptable n’est pas aussi rapide qu’on le souhaiterait à cause de la durée des études et de la formation postgraduée.

Le remède? Continuer d’importer des médecins étrangers?

Oui, cette immigration est essentielle! C’est grâce à elle que l’on peut aujourd’hui pallier le manque de médecins. Actuellement, un médecin sur trois exerçant en Suisse a obtenu son diplôme à l’étranger (27,6% dans le secteur ambulatoire et 38,4 % dans le secteur hospitalier, ndlr). Il y a cinq ans, c’était un médecin sur quatre. Pour réduire notre dépendance aux professionnels étrangers, la seule solution, une fois encore, c’est de former davantage de médecins en Suisse.

Quelles autres thérapies devrait-on prescrire au corps médical pour enrayer ce vieillissement?

Premièrement, diminuer les tâches administratives pour que les médecins puissent consacrer plus de temps à leurs patients. Des études ont montré que les médecins en hôpital passaient un tiers de leurs heures à s’occuper de charges administratives et leurs confrères en cabinet un quart. Deuxièmement, adapter les conditions de travail au mode de vie actuel. Actuellement, trop de médecins (environ 10% selon une étude, ndlr) quittent la profession - plus exactement tournent le dos aux activités en contact direct avec les patients - avant l’âge de la retraite à cause du taux d’activité, des horaires irréguliers et de la difficulté à concilier vie familiale et professionnelle.

Texte: © Migros Magazine / Alain Portner

Auteur: Alain Portner