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25 juillet 2016

Le côté obscur de l’horlogerie de luxe

«10 heures 10», c'est le roman de Prune. Elle y décrit l’univers impitoyable de Gameo, une entreprise horlogère suisse haut de gamme. Sarah en est l’héroïne, sorte d’alter ego de l’auteure.

Le roman de Prune respire le vécu: des employés de la firme horlogère décrite s’y sont reconnus.

Je m’appelle Sarah, j’ai 29 ans et ma vie est pathétique. Je vis dans un pays dont 80% de la population mondiale ignorent l’existence, je travaille dans une entreprise dont 80% des salariés ignorent mon existence et mon chef est un connard.» Les premières phrases de 10 heures 10 donnent le ton à ce roman exutoire et jubilatoire qui éclaire crûment les coulisses pas toujours reluisantes de l’horlogerie de luxe. Un peu à l’image du livre 99 francs de Frédéric Beigbeder qui s’en prenait au monde de la publicité.

L’auteure de ce brûlot vapote tranquillement sur la terrasse de son appartement. Dans son regard bleu glacier se reflètent les toits du centre-ville de Bienne, sa cité d’adoption. Car Prune – son prénom et son nom de plume – a grandi dans le Sud de la France, du côté de Montélimar.

Je suis venue ici parce que j’avais envie de vivre et travailler à l’étranger. Et la Suisse est un peu un choix de raison, car c’est sans doute plus facile qu’ailleurs d’y trouver un emploi.»

La voix est posée, calme. Même si elle arbore une tenue panthère, cette trentenaire n’a rien de la tigresse que l’on s’attendait à rencontrer. Elle est davantage pattes de velours que griffes acérées. Comme Grace, sa chatte birmane qui ronronne à nos pieds. Son côté sombre, cette jeune femme l’exprime par l’intermédiaire de l’écriture et de Sarah, son alter ego qui rêve de plaquer au sol sa rivale de bureau, «de lui ouvrir le bide avec une désagrafeuse et de photocopier ses tripes».

Quand la réalité rejoint la fiction

En quelque 250 pages d’un bouquin qui se lit d’une traite, Prune brosse un portrait sans concession de l’horlogerie haut de gamme. «C’est Dallas, un univers impitoyable avec ses personnages caricaturaux et son petit côté gloire et beauté!» Un monde névrotique qu’elle a côtoyé de très près lorsqu’elle était consultante pour une agence de comm’ et qu’elle n’avait à s’occuper que d’un seul client: Gameo (elle joue avec le nom de cette marque, devoir de réserve oblige), la maison dans laquelle tente justement de surnager son antihéroïne ordinaire.

«Sur le papier, je suis chargée de coordonner les campagnes web, raconte Sarah au début du roman.

Dans la réalité, à vrai dire, je suis surtout chargée de sourire, veiller à véhiculer une bonne image, essuyer les sautes d’humeur de ma hiérarchie, être fière de travailler chez Gameo, serrer les dents et sourire, encore.»

Notre hôte aspire un nuage de vapeur aromatisé. «Dans le luxe, le culte de l’image est très présent. C’est sûr qu’il vaut mieux être jeune, belle et bien habillée que petite, grosse et mal fagotée.»

Pas de capitaine à la barre

Outre la misogynie qui semble de mise dans ce type d’entreprises, elle épingle aussi le manque de vision des capitaines de ces industries. «Ils font des bénéfices de malade et n’ont pas de stratégie, ils changent d’avis pour un oui ou pour un non et balaient sans états d’âme des projets sur lesquels des gens ont bossé des mois durant.» Une inconstance que dénonce Rachel, la bonne copine de l’héroïne, dans le livre: «Cette boîte est pilotée à vue par un fils à papa immature et pourri gâté. Paris Hilton ferait une meilleure dirigeante, je te dis.»

Prune y va franco, sans retenue, souvent jusqu’à la caricature. «C’est mon style, je suis assez cynique et j’aime bien grossir le trait.» Ce qui n’empêche pas sa fiction un brin autobiographique de rester crédible.

Beaucoup d’employés de la firme décrite dans le livre m’ont dit qu’ils avaient du mal à croire que je n’avais pas travaillé chez eux»,

s’amuse cette écrivaine à temps partiel (elle a un job alimentaire dans le marketing, ndlr) qui va s’attaquer à l’écriture de son deuxième roman. «Cette fois-ci, il aura pour thème l’univers psychiatrique.» Encore une histoire de fous…

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Matthieu Spohn