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26 avril 2014

Le couple et l'enfant: un bonheur si souvent fragile

Désirée, souvent programmée, parfois surinvestie: l’arrivée du premier enfant est souvent l’objet de difficultés pouvant aller jusqu’à la rupture.

Couple et enfant
L'arrivée du premier enfant est vécue comme une épreuve pour de nombreux couples.

Si le couple est une grande aventure, celle-ci devient plus palpitante encore avec l’arrivée du premier enfant. Au-delà d’un «heureux événement» souvent plein de promesses et d’attentes, la création d’une famille met incontestablement le couple en situation de fragilité. Plus rien ne sera comme avant: ni le temps à disposition, ni l’intimité, ni le regard sur l’autre, ni la hiérarchie des priorités et des équilibres. Au milieu de la fatigue et des petites nuits, il faut réinventer son espace et son quotidien, apprendre à devenir parents tout en restant unis et amants.

Des enjeux énormes dont peu de couples ont réellement conscience avant d’y être confrontés. L’expérience est si forte qu’elle fait partie de celles auxquelles on ne peut jamais vraiment se préparer: il faut la vivre. Et trouver un nouveau cheminement à trois. Beaucoup n’y parviennent pas. Le psychiatre Bernard Geberowicz parle de baby-clash: «20% à 25% des couples se séparent dans les premiers mois après la naissance de bébé. Et ce chiffre est en progression constante.» Les associations et autres centres de thérapie familiale contactés ne disent pas autre chose: il y a hélas bien d’autres causes de séparations (plus d’un couple sur deux, désormais).

Au commencement... tout allait bien pour le couple. C'est souvent après la naissance du premier enfant que les choses se compliquent.

Reste que les consultations, seul ou à deux, autour de l’arrivée du premier enfant sont devenues monnaie courante. Que les problèmes aient commencé après la naissance ou bien avant, d’ailleurs. Mais ce que relèvent aussi les professionnels rencontrés, c’est que la crise, le chamboulement provoqué par un bébé ne débouche pas fatalement sur une séparation. Que cela peut aider à repartir sur de meilleures bases débarrassées de scories que l’on ne voulait pas voir au moment de la rencontre et du couple fusionnel. Et quand bien même la dissolution du couple conjugal deviendrait inévitable, il vaut la peine de travailler à bien se quitter pour préserver ce couple parental qui, lui, est appelé de toute manière à durer.

A l’occasion d’une naissance, le couple doit se réinventer

Psychologue, thérapeute de couple et de famille à Genève, chargé de cours à l’Université, Benoît Reverdin résume: «Une naissance, à l’instar d’une mort, c’est le moment où tout se réorganise. Et où les vécus antérieurs se réactivent. Dans le discours, et souvent dans les faits, c’est l’un des moments les plus extraordinaires de la vie et du couple. Dans la réalité les difficultés sont nombreuses.» Et d’autant moins dicibles qu’en notre époque de performance et d’apparence, tout se passe comme si on n’avait pas le droit d’avouer que tout n’est pas rose alors que l’on devient parents.

1) La sexualité en berne

Sans doute la problématique qui vient à l’esprit de tout un chacun comme à l’oreille des conseillers conjugaux: l’intimité qui se dérobe. «J’aurais tellement envie d’avoir à nouveau envie», décrit cette jeune maman comme beaucoup d’autres. Cette crise du désir préexiste parfois à la naissance. Et une fois la famille réunie, «elle touche la plupart des couples, mais certains plus que d’autres. Notamment ceux qui cherchent lequel des deux est le plus responsable», note Bernard Geberowicz. Les femmes, tout entières au nouveau-né, se sentent comme vidées de leur désir.

Les hommes, eux aussi parfois, ne désirent plus «comme avant» leur compagne tout à coup moins amante que maman. On dit, parfois en idéalisant le passé: ce n’est plus comme avant. Rien de plus vrai. «Ils se sont désirés, ils se sont aimés. Ils sont devenus parents. Ce changement (de corps, de statut, de place) amène des transformations majeures.» Tout se passe comme si la grossesse puis la naissance constituaient une sorte de «traversée, sans que l’on sache vraiment ni comment sera le voyage ni à quoi ressemblera l’autre rive.» Chez ProFa, Lara Pinna rappelle aussi ce «quotidien stressant et fatigant» et ces «exigences» sociales, y compris dans la volonté d’être les meilleurs parents.

2) La difficile naissance du couple parental

Pour Benoît Reverdin, les écueils liés à une première naissance peuvent être divisés en deux grandes catégories. Il y a d’abord ce qu’il appelle le niveau relationnel: le temps qui se rétrécit, les premières semaines et mois où la maman (et parfois le papa) n’a de disposition que pour son enfant, le manque d’intimité. Et puis ce qu’il nomme «l’activation du script»: «Avec la survenue du couple parental apparaissent nombre de problématiques très difficiles à anticiper comme la confrontation à des valeurs éducatives et familiales différentes.» Soit le couple parvient à construire ensemble une nouvelle histoire. «Soit alors l’histoire de l’un(e) – son histoire familiale, sa propre filiation, son enfance – s’entrechoque avec celle de l’autre.» Comme l’écrit Bernard Geberowicz, tous les couples sont au fond culturellement mixtes. Car chaque famille «a ses propres valeurs, croyances et rites pour intégrer un nouveau mem­bre». Selon Lara Pinna, psychologue et sexologue à Profa Vaud, «un enfant représente une nouvelle génération qui nous renvoie à nos propres origines et à notre propre enfance».

3) Parent, un métier qui s’apprend

En apparence, il n’a jamais été aussi aisé de se préparer à l’arrivée d’un enfant: cours de puériculture ou de l’école de parents, littérature médicale abondante, forums et ressources sur internet offrent de quoi devenir incollable sur les cycles de développement du nourrisson, les signes avant-coureurs de petits bobos ou encore le rythme des repas.

Trentenaires universitaires tous les deux, Marc et Laura avaient leur plan d’action prêt dès le retour de leur fille à la maison. Mais la petite Manon dort peu, et sa maman se sent rapidement épuisée. Elle tète mal, aussi. Et lors de la première visite pour peser bébé au centre médico-social, Marc et Laura découvrent que Manon, loin de prospérer, a plutôt perdu du poids. La maman se sent coupable. Elle a l’impression de ne pas savoir s’occuper comme il faut de son bébé. Quant à monsieur, il a le sentiment que ses propos rassurants ne sont pas entendus. Et que sa compagne ne lui laisse aucune possibilité de la seconder. Situation classique, qui montre combien «devenir père et mère correspond à de nouveaux rôles à décrypter», note Lara Pinna.

Jacqueline Gay-Crosier, coordinatrice au Centre social protestant (CSP) vaudois, tire de ses nombreuses consultations ce questionnement: «Quand on devient trois, quand l’amour circule désormais en triangle, quelle est la place de chacun?» Le dialogue est alors toujours la clé, y compris sur des questions très pragmatiques comme de savoir qui fait quoi, ou l’établissement d’un budget forcément réduit.

Conseillers conjugaux et thérapeutes de couples le rappellent: «Lors d’une consultation, c’est au couple de fixer son but et la raison de sa présence. Nous sommes là pour faire naître une demande commune. Ensuite, on tient conseil ensemble, on met les problèmes sur la table et nous tentons de trouver des solutions à trois», explique par exemple Jacqueline Gay-Crosier. Mais, regrette la spécialiste du CSP, «il est parfois bien tard pour agir parce que les couples attendent trop longtemps avant de demander de l’aide. Lorsque beaucoup de blessures et de souffrances se sont accumulées, nous pouvons aussi servir à une séparation aussi harmonieuse que possible.» Car si le couple conjugal ne peut être sauvé, le couple parental, lui, aura davantage de chances de ne pas se déchirer.

Pourtant, à l’inverse, il arrive aussi que tout se passe comme si le couple se trompait de séparation. «En fait, ils cherchent à se défaire d’une situation difficile, invivable parfois. Ce n’est pas qu’ils ne souhaitent plus vivre ensemble, mais au contraire qu’ils aimeraient que ce soit à nouveau possible.» Et dans ce cas, le mot fin n’est pas encore écrit…

A lire: Bernard Geberowicz et Colette Barroux-Chabanol, «Le Couple face à l’arrivée de l’enfant» , Ed. Albin Michel

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Andrea Caprez (illustration)