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1 octobre 2012

Le courage d’être soi

Personnalité bien connue d’Estavayer- le-Lac (FR), Monique Bernard Sansonnens revendique l’identité et l’apparence d’une femme malgré son physique d’homme. Et se bat, à 72 ans, pour les droits des transsexuels.

Monique Bernard Sansonnens
Monique Bernard Sansonnens se sent femme dans un corps d’homme depuis toujours.

Il est 6 heures du matin: une casquette vissée sur son crâne dégarni et en pantalon de training, Bernard s’éloigne sur le lac de Neuchâtel à bord de son bateau de pêche. A son retour, c’est Monique qui sort de sa maison d’Estavayer-le-Lac, en petits talons, jupe et jaquette corail, boucles d’oreilles et collier assortis. Bernard et Monique Sansonnens sont en fait une seule et même personne, qui se sent femme dans un corps d’homme depuis toujours.

Pas facile à vivre, mais elle l’assume. Depuis ce jour de 1997, où elle a décidé d’imposer désormais le prénom et les tenues de Monique à son entourage. Mis à part de très rares exceptions où Monique porte le pantalon, pour aller à la pêche, par exemple, «parce que c’est plus pratique», pour rendre visite à son père qui réside à l’EMS de la ville et qui a de la peine à accepter de voir son fils en fille ou lorsqu’il défile avec les pêcheurs professionnels, en uniforme masculin, comme récemment à la fête de la Saint-Laurent, à Estavayer-le-Lac.

«Mais c’est quand je suis en homme que je me sens travestie. Je suis une femme à 75%», avoue Monique avec son sourire désarmant.

Monique porte rarement le pantalon. 
C’est le cas lorsqu’elle va 
à la pêche, pour une simple 
raison pratique.
Monique porte rarement le pantalon. 
C’est le cas lorsqu’elle va 
à la pêche, pour une simple 
raison pratique.

Condamnée à vivre dans un corps d’homme

A 75%? En fait, Monique voudrait définitivement supprimer Bernard de sa vie, mais les obstacles sont nombreux. A commencer par les problèmes médicaux qui lui ont interdit l’opération de réassignation sexuelle, selon le langage agréé, qu’elle souhaitait ardemment entreprendre. Monique a dû arrêter le traitement d’hormones qu’elle avait commencé pour cause de thromboses à répétition. Et se résoudre à vivre dans son corps d’homme qu’elle ne se reconnaît pas. Sans transformation physique avec toujours sa voix d’homme, une perruque auburn, des ongles peints, les jambes et le torse épilés: il faut un courage certain pour affronter le regard des autres.

C’est quand je suis en homme que je me sens travestie.

Le changement officiel de prénom lui est aussi refusé, justement sous le prétexte qu’en Suisse on ne peut pas modifier son état civil sans opération. «Notre pays est en retard. Selon l’Office mondial de la santé, j’en aurais le droit. Dans le canton de Zurich aussi (lire l’encadré)», relève-t-elle. Pas facile dès lors de prendre le train ou de sortir de la Suisse pour des vacances avec une carte d’identité au nom de Bernard.

Chez elle, à Estavayer-le-Lac, Monique est une personnalité bien connue. Elle est revenue s’installer en 2005 dans cette petite cité médiévale de la rive sud du lac de Neuchâtel, qui l’a vue naître et grandir. Non sans heurts qu’elle évoque les larmes aux yeux.

Aujourd’hui, la plupart des Staviacois ne s’étonnent plus de la voir jouer à la pétanque en jupe, faire son shopping dans les boutiques ou servir sa spécialité de friture de perche à la fête de son quartier en tablier à fleurs.

Jouer les femmes au foyer, elle adore: repasser, nettoyer, coudre, cuisiner. Sa cuisine est nickel au milieu de laquelle trône un sac à main multicolore, tandis que des napperons décorent les canapés du salon.

Dans sa petite cité natale d’Estavayer-
le-Lac (FR), Monique assume depuis 1997 son identité de femme.
Dans sa petite cité natale d’Estavayer-
le-Lac (FR), Monique assume depuis 1997 son identité de femme.

Un problème identitaire qui remonte à l’enfance

Monique se sent fille depuis toute petite. En face d’interlocuteurs agressifs ou perplexes, elle n’hésite pas à montrer un certificat médical de trouble d’identité sexuelle ou transsexualisme qui la pousse à passer son temps en apparence féminine avec le sentiment profond d’être une femme.

Un problème qu’elle relie à l’enfance, un grand classique lorsque les parents n’ont pas un enfant du sexe désiré, explique-t-elle. «L’enfant le sent et il peut se prendre au jeu de vouloir être l’autre, cet autre qui aura droit à toute l’attention et l’affection des parents. Après la naissance de mon frère aîné, mes parents voulaient une fille. Ils ont été très déçus à mon arrivée. Puis leur troisième enfant a été une fille. Et moi au milieu, je passais pour beurre.»

Le petit Bernard envie sa sœur et échange ses habits avec une fille du quartier. Il passe une grande partie de sa vie à essayer de combattre sa part féminine comme il l’appelle. En faisant notamment beaucoup de sport. Mais c’est pire. En 1997, il fait son coming out. Même le curé de sa paroisse le félicite: enfin toi-même, c’est le moment! Bernard est alors marié à Alice et père de quatre enfants. Qui le prennent plutôt bien. Comme ses neuf petits-enfants, préférant le cœur tendre d’une grand-maman de plus. La famille habite Bienne où de postier il est devenu cheminot, avant une reconversion AI en monteur électronicien pour des problèmes de dos.

Quelques années après, sa femme adorée s’éteint d’une sclérose en plaques: elle s’en occupera jusqu’à la fin. «Bernard n’aurait jamais fait tout ce que Monique a fait pour elle.» Après son décès, Monique continue d’ailleurs à s’occuper de personnes malades notamment comme chauffeur de bus.

Aujourd’hui, à 72 ans, Monique tolère Bernard et sa force d’homme juste pour le bricolage (il a entièrement rénové la maison familiale), le jardinage et son côté loup solitaire à la pêche. Pour le reste, elle ne craint plus de vivre comme elle le veut. Cette année, elle s’est même affiliée à l’association Transgender Network Switzerland (TGNS) et a donné une conférence sur la transsexualité à la fondation GRAAP à Yverdon. Pour que les gens comprennent.

«Pour les personnes trans, il est absolument vital de pouvoir changer officiellement de prénom et d’état civil.»
«Pour les personnes trans, il est absolument vital de pouvoir changer officiellement de prénom et d’état civil.»

A Zurich, on peut changer d’identité sans passer par une opération

Le canton de Zurich est le premier qui accorde aux personnes trans le droit de changer d’état civil sans subir d’opération. Il reconnaît que l’obligation de se faire opérer – avec la stérilité à la clé – viole leur intégrité physique. Les personnes trans constituent la dernière population de Suisse à être encore stérilisée de force, relève l’association suisse des personnes trans (transgenres, transsexuelles ou transidentitaires) Transgender Network Switzerland (TGNS). «Pour les personnes trans, il est absolument vital de pouvoir changer officiellement de prénom et d’état civil. Sans quoi, il peut leur être difficile de prendre un avion, postuler pour un travail ou un appartement, ou encore utiliser leur carte de crédit sans devoir révéler certains détails de leur intimité.»

D’autres pays européens comme l’Angleterre, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie ou le Portugal ont déjà jugé les opérations forcées contraires aux droits de l’homme, selon TGNS.

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Yann Mingard