Archives
27 février 2012

Le croque-mort vous salue bien

Cinq ans durant, Jean-Claude Marchand a été agent funéraire. Une expérience marquante qu’il raconte dans un livre à l’humour de la couleur qui convient: noire.

Jean-Claude Marchand devant une tombe
Jean-Claude Marchand ne regrette pas d'avoir été croque-mort: "C'est le plus beau métier que j'aie jamais exercé."

C’est le plus beau métier que j’aie jamais exercé.» Croque-mort, Jean-Claude Marchand l’a été pendant cinq ans. Cinq années qu’il a choisi de raconter aujourd’hui, lui que rien ne prédisposait à cette drôle de profession. Sauf qu’après une carrière dans les assurances, il se retrouve, vers la cinquantaine, «restructuré» et plutôt deux fois qu’une.

La lecture d’une petite annonce, quelques péripéties, et le voilà agent funéraire dans une entreprise vaudoise de pompes funèbres. Son premier cadavre, affronté lors d’un entretien d’embauche, est celui d’un enfant de 10 ans. Jean-Claude Marchand parle de «carapace», de «dissociation». Face à une scène de mort, il parvient à ne «rien ressentir». Et se compare volontiers à «un psychopathe rentrant tranquillement chez lui le soir après avoir commis des crimes épouvantables toute la journée. Le genre Dexter, vous voyez…»

Ce qu’il préférait, c’était «le piquet», les 48 heures du week-end à se tenir prêt, au cas où: «On ne savait jamais sur quoi on allait tomber. Accidentés de la route, suicidés…» A force, Jean-Claude Marchand a fini par détester ceux qui se ratent: «J’ai trop vu sur le terrain des suicides réels, parfaits.» Et de dire son admiration pour cet homme s’enchaînant aux rails du TGV avec des menottes, en ayant pris bien soin de jeter la clé. Alors, «les geignards avec leurs petits appels aux secours…»

De même, toutes les cérémonies funèbres ne se valent pas. «Il y a celle, tranquille, pépère, du nonagénaire, où les gens sont presque contents, vont boire un verre après.» Rien à voir avec les enterrements des jeunes accidentés. «Là, il faut être un monstre de glace. On sent comme un souffle obscur, une masse palpable de chagrin et de larmes.»

Alors ça le désole un peu, Marchand, le mépris qui entoure la profession, quand d’autres se targuent d’un prestige pas toujours mérité. Proctologue, par exemple, il ne pourrait pas. Infirmière non plus. Il préfère s’occuper «d’un mort plutôt que de soigner des vieux. Le mort, vous le prenez tel qu’il est pour le rendre plus beau. Tandis que nettoyer un vieux, c’est un peu le mythe de Sisyphe…»

Des moments qui restent dans les mémoires

Et puis le croque-mort intervient «dans un moment émotionnel dont les gens se souviendront toute leur vie. Personne n’oublie les deuils qui l’ont frappé.» La boulette, dans ces instants solennels, s’avère donc, osons l’adjectif, mortelle. Du genre oublier les fleurs ou, pire, «oublier les chevalets et mettre des cageots à patates à la place».

On acquiert un regard différent sur… la vie.

La préparation du défunt, explique encore Jean-Claude Marchand, fait souvent la différence. «Une présentation réussie ou bâclée, ça se répète dans les familles.» D’où l’importance des «petits détails, le tube de colle pour clore les bouches et les paupières récalcitrantes, une petite touche de maquillage, le rasage...»

Au point qu’aujourd’hui, tel le croque-mort de Lucky Luke estimant à l’œil les mensurations d’un futur défunt, Jean-Claude Marchand ne peut s’empêcher quand il croise quelqu’un de se dire: «Tiens voilà une levée de corps que je n’aimerais pas faire.»

Pourtant, assure-t-il, les agents funéraires montrent le plus grand respect envers leurs «clients»: «Pendant la préparation du corps, jamais un commentaire déplacé. Entre nous, on les appelle «ce monsieur», «cette dame». «Est-ce que tu peux m’aider à habiller ce monsieur?» Des habits fournis par la famille et parfois selon la volonté du défunt. C’est ainsi que notre croque-mort en a vu se faire enterrer en culotte de peaux ou en string. Jean-Claude Marchand n’en veut même pas à certains morts pour les circonstances parfois particulières dans lesquelles ils rendent l’âme – telle cette dame sur les toilettes. «On a fait mieux comme levée de corps, mais elle n’y peut rien, la pauvre.» Pas comme le suicidé qui se jette au fond d’un ravin «et ne pense pas au service après-vente».

«Pas évident de coiffer quelqu’un sans l’avoir jamais vu avant»

Celle en revanche qui mourut dans son fauteuil juste après une séance chez le coiffeur aura eu droit à toute la reconnaissance du croque-mort. Voilà un domaine où Jean-Claude Marchand «avait du mal»: coiffer les morts. «Pas évident de coiffer quelqu’un sans l’avoir jamais vu auparavant. De quel côté la raie? Pour les dames il faut faire bouffer un peu mais en évitant l’effet choucroute.»

Des anecdotes, Jean-Claude Marchand en a plein son urne, mais «les plus gore» ne sont pourtant pas celles qui l’ont le plus marqué. Le souvenir plutôt de cette mère dont la fille s’était suicidée «et qui l’a veillée pendant deux jours et demi au centre funéraire, totalement immobile, hiératique, l’image de la douleur absolue, figée, tétanisée, comme si, elle aussi, était frappée de rigor mortis.»

Oui, un beau métier, croque-mort, où l’on acquiert «de la sagesse, de la sérénité et un regard différent sur… la vie.» D’ailleurs, s’il aime citer Céline ou Camus, Jean-Claude Marchand ne dédaigne pas non plus Coluche et son fameux «quitte à mourir, je préfère que ce soit de mon vivant»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre / REZO