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18 mai 2015

Le crowdfunding, atout de séduction virtuel

Les demandes de fonds en ligne augmentent… et les contributeurs suivent. Comment expliquer un tel engouement? Le point avec deux sociologues.

Le crowdfunding dessin
Véritable bulletin de versement des temps modernes, le crowdfunding est devenu incontournable pour toute demande de fonds.

Véritable bulletin de versement des temps modernes, le crowdfunding est devenu incontournable pour toute demande de fonds. Et si les projets culturels sont légion sur les différentes plateformes, on trouve également de plus en plus d’idées diversifiées, originales voire inattendues.

«L’avantage de ce système, c’est qu’on peut ainsi contourner doublement les institutions établies, remarque Olivier Moeschler, sociologue de la culture et chercheur associé à l’Université de Lausanne (Unil). On évite ainsi à la fois de devoir passer par des canaux de subvention conventionnels et de se heurter aux critères professionnels. Du coup, cela permet d’aller plus vite et n’oblige pas à avoir de la notoriété ou à devoir prouver qu’on a une grande expérience dans le domaine.» Autres avantages soulignés par l’expert: un joli coup de pub pour celui qui soumet son projet en ligne et l’intérêt d’une étude de marché gratuite.

Intérêt communautaire

Plus surprenant néanmoins, comment expliquer l’engouement des contributeurs qui, selon des études, financent les projets dans environ 70% des cas? Olivier Moeschler y a réfléchi. «Cofinancer ce type de projet dépasse l’utilitaire: ça représente un acte identitaire, très fort symboliquement. Le contributeur se sent un peu co-auteur du projet et a l’impression de s’exprimer. C’est aussi une dynamique collective, la construction d’une communauté en direct, bien plus qu’un simple acte financier.» Pour sa part, la sociologue Anna Jobin, spécialiste de l’interaction en ligne, insiste sur l’importance de la notion de confiance qui fédère le crowdfunding.

«Les chiffres montrent que ceux qui investissent en premier sont les amis et la famille, bien entendu. Le reste des contributeurs le font souvent parce qu’ils reçoivent une contrepartie, certes, mais il y a aussi ceux qui adhèrent à une cause et reconnaissent des valeurs importantes pour eux dans le projet qu’ils soutiennent.» C’est ce qui explique que certains donateurs indiquent n’attendre aucune contrepartie, ou offrent de l’argent même sur les sites qui ne leur rendront pas leur contribution en cas d’échec du projet.

A double tranchant

Mais attention, insistent les deux spécialistes, il y a des risques: «Le projet n’est pas le produit fini. On peut très bien faire un bon dossier sans que le résultat soit à la hauteur et les contributeurs risquent alors d’être déçus», souligne Olivier Moeschler. Anna Jobin, elle, s’inquiète du fait que les valeurs d’une partie de la population, peu intéressée ou initiée aux interactions en ligne, ne seront pas reflétées dans les statistiques du crowdfunding.


Par ailleurs, «la foule – «crowd» en anglais - est impulsive et son intérêt éphémère, remarque Olivier Moeschler. Il n’est pas si facile de maintenir la force de séduction à long terme et à coups de multiples projets, on risque un effet de ras-le-bol. A mon avis, le crowdfunding est un effet de mode qui va s’atténuer ces prochaines années et conservera simplement sa place parmi les autres moyens de financement». Du côté de Sophie Ballmer, porte-parole romande de la plateforme wemakeit.ch, le discours est nettement plus optimiste: «On conseille fortement aux initiateurs de mettre en place une campagne d’information digne de ce nom et de créer le buzz, puis, après la fin du financement, de garder le lien par le biais des réseaux sociaux. S’ils sont créatifs, ils peuvent conserver l’intérêt de leur public en prenant soin de lui. Par ailleurs, les domaines touchés par les projets s’élargissent sans cesse. On est aussi en train de chercher des projets exigeant de plus grands financements: des films, des concerts, etc. Cela permettra d’accentuer le sentiment de collaboration et d’identification des contributeurs.»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Corina Vögele