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10 septembre 2012

Des fugues à prendre au sérieux

Cri d'alarme ou rite de passage, les disparitions d'adolescents constituent à la fois une mise en danger et l'expression d'un malaise.

Jeune fille dans une voiture avec des valises sur le toit
La plupart des disparitions d’adolescents en Occident sont des fugues. (Photo: Getty Images/Deborah Jaffe)

Matthieu* devait être là pour le souper, comme d’habitude. Mais, à 22 heures passées, toujours aucune nouvelle. Son portable reste muet. Son entraîneur de basket, où il devait se rendre avant de manger, ne l’a pas vu. Lui, le passionné de NBA qui ne manque jamais un match. C’est un fait: la plupart des disparitions d’adolescents en Occident sont des fugues. Soit «le départ impulsif, brutal, seul ou à deux, et en général limité dans le temps», selon les explications d’Olivier Halfon, chef du Service de pédopsychiatrie du Centre universitaire hospitalier vaudois (CHUV).

Plus rare chez le petit enfant, la fugue est loin de l’être chez l’adolescent, dès 15 ans environ. Plus souvent des garçons que des filles. «Il n’existe pas de chiffres en Suisse. Par contre nous disposons de données françaises, qui évoquent 30 000 fugues annuelles déclarées à la police, et dans les 100 000 ne faisant pas l’objet d’une prise en charge des forces de l’ordre et/ou des services de santé.» Il suffit d’extrapoler au regard des différences de population entre nos deux pays pour en conclure que la fugue de Matthieu ne constitue de loin pas un cas isolé.

Partie intégrante du processus de développement?

Il n’empêche. Lorsque cela arrive avec l’un de vos enfants, l’inquiétude voire l’angoisse parentale domine. Mais elle n’est pas non plus synonyme de plaisir pour le fugueur. Elle peut constituer une sorte de rite de passage, surtout si elle a été planifiée. Cette fuite momentanée résonne alors comme une manière de répondre à des besoins insatisfaits. Désirs de liberté, d’autonomie, d’expérimentation. Voire d’opposition ou de révolte contre les adultes, à un âge qui n’en manque pas. Certains chercheurs la voient donc comme partie intégrante du processus de développement de l’adolescent. Sa prise en charge devrait donc se focaliser sur les risques potentiels.

Mais cette vision reste minoritaire. Pour le service de pédopsychiatrie du CHUV, la fugue apparaît bien comme une manière de fuir une situation difficile. Que l’ado agisse de manière brusque, irréfléchie, sur un coup de tête, ou qu’il ait préparé ce moment, «c’est ce que nous appelons une conduite externalisée, un passage à l’acte. On part de chez soi, ce qui est loin d’être anodin, et doit être pris au sérieux.» Selon Olivier Halfon, tout se passe comme s’il y avait externalisation d’un conflit familial, qui avec la fugue devient un conflit social. «Au lieu de le retourner contre lui, l’adolescent le met à l’extérieur.»

La durée de la fugue dépend à la fois de la gravité du mal-être et de la personnalité du jeune. (Photo: Getty Images/Gary S. Chapman)
La durée de la fugue dépend à la fois de la gravité du mal-être et de la personnalité du jeune. (Photo: Getty Images/Gary S. Chapman)

De quelques heures à plusieurs jours

Dans cette optique, la durée de la fugue dépendra à la fois de la gravité du mal-être et de la personnalité du jeune. D’un côté, cet exemple d’une adolescente genevoise qui avait fugué avec une copine. Se baladant quelques heures en ville, avant de rentrer au bercail. Par peur ou honte de quelque chose, après un échec ou une émotion intense, on prend la tangente. On parle alors d’une situation réactionnelle. Et le jeune finit par rentrer. Mais il peut également s’agir d’une situation plus pathologique de la part de personnalités très déstructurées. L’absence peut alors se prolonger plusieurs jours durant, le jeune ne désirant pas revenir. Olivier Halfon ne croit pas que la fugue puisse constituer un signe d’une maltraitance parentale. «Dans ces cas-là, le jeune reste. Et s’identifie, n’évoquant que rarement ce qui se passe chez lui.» Mais ce sujet fait débat, certaines études semblant indiquer une prévalence de maltraitance plus importante parmi les fugueurs. De même, les fugues de milieux institutionnels sont nombreuses.

Le désintérêt est pire que tout.

Le premier conseil aux adultes responsables consiste donc à «évaluer la gravité de la problématique sous-jacente, puisque la fugue constitue avant tout un symptôme derrière lequel se cachent des problématiques très diverses». Heureusement, les situations pathologiques sont plus rares, et se doublent souvent d’une dépression, de toxicomanie, d’alcoolisme ou d’idées suicidaires.

Il peut y avoir accident, voire disparition pure et simple, ou encore mise en danger dans sa santé durant la fugue. Les recherches le montrent: plus le temps passé dans la rue se prolonge, plus l’intégrité physique et psychique est mise en danger. Avertir la police, téléphoner aux amis proches du fugueur, voire à un autre membre de la famille susceptible d’être au courant, constitue donc une question de bon sens puisque le jeune qui ne rentre pas après quelques heures doit être retrouvé rapidement.

Parents: que dire à son enfant?

La grande majorité des fugues se terminent par le retour du fugueur. Il n’empêche. Elle doit résonner aux oreilles adultes comme un appel. Et, plus que jamais, il faut trouver le juste curseur entre punition, reproches et laisser-faire. «Le désintérêt est pire que tout. Il faut absolument rappeler ou reposer des limites.» Si les parents s’en fichent, l’adolescent va agir de manière de plus en plus dangereuse, histoire de se faire remarquer. Bref, les parents trouveront «la bonne distance entre l’extrême sévérité et la banalisation». Pour le pédopsychiatre, il y a fréquemment expression d’un réel malaise. Une consultation peut aider à dédramatiser et expliciter les conflits.

* Prénom fictif

Auteur: Pierre Léderrey