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22 octobre 2012

Le difficile pardon parental

S’il est compliqué pour un parent d’en vouloir réellement à son enfant, il s’avère tout aussi difficile de lui pardonner. Maryse Vaillant trace le périlleux chemin d’une paix possible.

Une fillette scotche une autre au mur
Que les enfants fassent de grandes 
ou de petites bêtises, voire qu’ils méprisent le contexte familial, les parents ne peuvent en général pas tourner le dos 
à la filiation. (Photo: Getty Images/JWL photography)
Temps de lecture 5 minutes

Décidément, pas facile d’être parent. Pressés de toutes parts par des experts en désaccord, soumis à des normes souvent contradictoires et accusés de tout et son contraire (trop autoritaires ou au contraire démissionnaires, ne s’occupant pas assez de leurs enfants ou alors leur proposant trop de gâteries), on savait déjà depuis le Pardonner à ses parents de Maryse Vaillant qu’ils seraient tôt ou tard soumis au tribunal filial. Désormais, dans son dernier ouvrage (voir encadré), la psychologue clinicienne reconnaît «heurter le fondement même de la relation parentale» en se demandant comment penser le pardon des parents.

La face cachée de l’amour inconditionnel

Inutile de le nier, comme le démontrent les témoignages recueillis par la co-auteure du livre Sophie Carquain: derrière la fiction de l’amour paternel ou maternel sans condition se cachent souvent déception, blessure et rancœur. «Nous sommes contraints de l’avouer, relève non sans amertume Xavier, enseignant de mathématiques.» Davantage intéressés par l’argent que par la culture et les études, les enfants se montrent certes «authentiques» dans leur rejet des valeurs familiales. Mais Xavier et son épouse, elle aussi enseignante, ne peuvent s’empêcher d’éprouver de la déception devant leur «impuissance à transmettre» ce qui compte pour eux.

Nous restons ligotés à leur affection.

«Bien sûr, explique Maryse Vaillant, tout parent sait – ou devrait le savoir – que les enfants ne sont pas les projections grandeur nature des aspirations parentales. Grandir, s’autonomiser, parvenir à être soi-même, telle est la destinée des enfants.» Et, parfois, assumer ou revendiquer son héritage «psychique» peut être l’œuvre de toute une existence.

Il n’empêche. Comment ne pas en vouloir à ce fils qui prend de plus en plus de distance, qui ne téléphone plus, qui ne donne plus signe de vie. Comment ne pas comprendre l’effroi de cette maman qui constate que son enfant lui vole de l’argent? Ou la profonde tristesse de ces parents lorsque leur fille leur tourne le dos? «Quand nous avons achevé notre travail d’éducateur, relate Valérie, nos enfants n’ont plus vraiment besoin de nous. Mais nous restons ligotés à leur affection. Alors, nous supportons.» La jeune femme en veut à son fils d’avoir brisé en elle la certitude qu’elle avait d’être une bonne mère.

Le pardon est l’un des éléments centraux des relations intrafamiliales. (photo: Getty Images/Meg Takamura)
Le pardon est l’un des éléments centraux des relations intrafamiliales. (photo: Getty Images/Meg Takamura)

Premier constat de Maryse Vaillant, en forme de rappel: le pardon parental ne peut s’envisager en dehors du clivage générationnel propre aux relations familiales. «Il y trouve sa place, sa nécessité et ses limites. Les relations parents-enfants étant soumises à la structure symbolique de la famille, la question du pardon ne peut s’en extraire. Pardonner à ses enfants, c’est pardonner à ceux qui n’ont jamais pu tout dire.» Pas simple lorsque cet enfant autrefois si proche devient chaque jour davantage un étranger, leur faisant regretter les pourtant si longues et difficiles années d’apprentissage où les efforts éducatifs avaient un sens, renfermaient une promesse. «Or ce qui arrive là semble sonner le glas des grandes espérances parentales, voire dénoncer la croyance qu’au-delà des erreurs de jeunesse, leurs enfants deviendraient des adultes responsables en qui ils pourraient se reconnaître.»

Les parents ne peuvent jamais cesser d’aimer

Alors, parfois, les déceptions s’enchaînent, et se transforment en amertume ou en colère. Avant tout contre la vie elle-même, où tout ne se passe décidément pas comme prévu. Pourtant, si les enfants semblent pouvoir tourner le dos à leur filiation, quelle que soit la puissance du rejet, le parent ne le peut en général jamais. «Parent blessé, privé de ses enfants, mais parent quand même.» C’est peut-être pour cela qu’inconsciemment ou non, père ou mère cherche un responsable extérieur à la famille. Cette belle-fille qui manipule et crée la discorde, ce milieu professionnel qui amène à mépriser son propre contexte familial. Eprouver de l’indifférence, cesser d’aimer: certains parents s’y essaient, affirmant que leur enfant n’est plus rien pour eux. Ils s’efforcent, sans y parvenir, de le penser, marqués à jamais par «la transformation identitaire qui leur a promis tant de bonheur et leur cause tant de souffrance».

Rares sont ceux qui échappent à l’éternel questionnement: comment en sommes-nous arrivés là? Pour un parent, il prend souvent la forme d’un procès de son propre rôle, où chaque erreur passée, chaque décision ou mot malheureux retentit comme un réquisitoire de soi-même. Et bien sûr, «les plaies parentales ravivent souvent d’anciennes blessures affectives qui saignent en silence», les pires étant celles de l’enfance «que la parentalité avait pour mission d’apaiser». Lorsque le rêve parental s’effondre, le sentiment d’échec ou d’abandon n’en est alors que plus vif.

Heureusement, si la vie familiale n’est que rarement exempte de blessures et de déceptions, elle peut être riche en réconciliations et espoirs de retrouvailles. «On se reproche beaucoup en famille, et on se pardonne plus encore. A chacun en quelque sorte la forme que prendra son pardon. Imparfait, partial, inconditionnel ou sous condition. Le pardon ressemble à celui qui pardonne.»

Author: Pierre Léderrey