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5 mars 2012

Le divorce, une affaire de femmes

Pourquoi sont-elles le moteur de la séparation trois fois sur quatre? Le sociologue François de Singly cherche des réponses.

femme avec valises bouclées
les femmes demandent davantage le divorce que les hommes. (Photo: Getty Images)

Maud a décidé de divorcer après plusieurs années de doute. «C’était le grand bonheur. Je souriais toute seule en conduisant, je chantais, c’était une libération.»

Elles ne le disent pas toutes avec le même enthousiasme. Il n’empêche: pour beaucoup de femmes, le divorce représente un moyen d’émancipation qui s’accompagne d’un sentiment de reconquête de soi.

Autres temps, autres mœurs. Autrefois bien souvent trop dépendantes de leur époux pour divorcer, les femmes prennent désormais l’initiative de la séparation dans 75% des cas. Happy Happy, le récent livre de deux auteures suédoises les montrant rayonnantes d’avoir franchi le pas, a provoqué une belle polémique. Cela montre sans doute que le regard social continue à stigmatiser davantage le statut de divorcée.

Dans l’ouvrage qu’il vient de consacrer à ce phénomène, le sociologue François de Singly constate que sa discipline ne s’y est d’ailleurs que peu penchée. Etudiant le récit d’une centaine de divorcées, il se demande comment et pourquoi la séparation est devenue l’un des supports d’émancipation féminine.

Il rappelle d’abord qu’il s’agit d’une réalité très récente. En France, le divorce par consentement mutuel existe seulement depuis 1975. Et les ressources tirées du travail salarié féminin ne datent pas d’il y a très longtemps non plus.

Les femmes paient un lourd tribut à leur désir de liberté

En plus, les statistiques montrent que les femmes continuent de payer chèrement leur désir de liberté et d’émancipation: deux fois plus nombreuses à tomber dans la pauvreté que les hommes, celles qui s’ôtent l’alliance du doigt montrent également un haut risque de dépression et de repli social. «Le bonheur ne constitue donc pas pour elles la suite logique d’un divorce», constate le sociologue. Mais, poursuit-il, «aussi douloureuse soit-elle, la séparation apparaît comme une étape par laquelle la femme moderne s’affranchit.»

Le couple (et la famille) remplissent deux fonctions principales: garantir la sécurité et offrir une reconnaissance personnelle. Or, depuis la fin des années 1970, les femmes ont tendance à valoriser davantage la seconde. Constatant que leur mari, lui, reste plutôt attaché à la première, «elles supportent mal de n’être plus qu’un élément du décor domestique. Elles veulent un conjoint qui continue à se soucier d’elles.»

A la recherche de reconnaissance

Bref, désormais, la femme mise davantage que l’homme sur la reconnaissance personnelle, corollaire de nos sociétés contemporaines très individualistes. Renforcée dans sa conception d’un soi unique par le triomphe des rubriques «psycho» et du développement personnel, cette femme occidentale moderne n’appelle plus routine les habitudes conjugales, «mais celles du partenaire auxquelles elle n’adhère pas.»

Pour les femmes, le couple n’existe que s’il est assumé par les deux.

Le divorce, soutient François de Singly, n’advient donc pas lorsque la passion s’en est allée. Mais lorsque le conjoint n’offre plus une oreille attentive, lorsque chaque membre du couple n’est plus reconnu à titre personnel. «Pour durer, l’amour exige un renouvellement de la reconnaissance mutuelle. Sinon, il meurt, faute de soins.»

Voilà pour la première exigence. Cependant, remarque l’auteur, les femmes en expriment une seconde: la création d’une certaine communauté. Autrefois, elles se chargeaient avec l’union conjugale de créer la famille. Et d’en maintenir la cohésion, quitte à se mettre entre parenthèses. Désormais, les deux membres du couple doivent accepter que leurs identités revêtent une dimension collective. Une dimension conjugale. Or, «les femmes désirent que les hommes y mettent du leur. Et elles se plaignent beaucoup de leur paresse à faire ce travail. Pour elles, le couple n’existe que s’il est assumé par les deux.»

Le divorce est désormais devenu un support de l'émancipation féminine. (Photo: Getty Images)
Le divorce est désormais devenu un support de l'émancipation féminine. (Photo: Getty Images)

Bref, les femmes se montrent plus facilement déçues par la vie conjugale. Bien sûr, monsieur a aussi ses attentes, pas toujours très réalistes: une amante douée, une superwoman, une oreille attentive, une mère parfaite. Mais il compartimente les différentes sphères de sa vie, se réalise dans son travail, développe des intérêts voire des passions. Parfois se trouve une maîtresse. Madame, elle, continue de désirer un partenaire sexuel, un amoureux, un (bon) père, un pourvoyeur de revenus. Mais elle le veut aussi homme à partager le travail domestique, respectueux et fidèle. Et rapidement, elle se lamente de le voir si peu impliqué dans la vie commune, et de moins en moins attentionné à son égard. Finalement, elle ne s’accommode pas longtemps de ces attentes déçues.

Ils vivent ensemble avec des attentes différentes

«On ignore si les femmes viennent de Vénus, et les hommes de Mars; on sait seulement qu’ils continuent de vivre dans des mondes où le souci de l’autre n’occupe pas la même place», résume François de Singly. Et il précise que c’est sans doute pour cela que nombre d’entre elles qualifient leur homme «d’enfant». Parce qu’elles considèrent que, comme ces derniers, leur époux se conduit en pensant d’abord à lui. Et cela, visiblement, elles l’acceptent de moins en moins.

A l’inverse, la gent féminine semble avoir tourné la page du don et de l’oubli de soi. Seul l’amour parental y a encore droit. Bref, le temps où les femmes ignoraient le calcul et le souci de soi s’achève, relève François de Singly. «Et le contrat n’est renouvelé que si les deux parties estiment que leurs objectifs respectifs sont remplis.» Un vrai tue-l’amour, non?

Auteur: Pierre Léderrey