Archives
14 janvier 2013

Le fer se raconte dans les forêts jurassiennes

A Lajoux, à l’extrémité du plateau des Franches-Montagnes, trois parcours didactiques mettent en valeur les richesses du patrimoine historique et naturel de la région. Balade au cœur d’un paysage sibérien.

sentier du fer
Boucle de 6 kilomètres, le sentier du fer peut être parcouru en plus ou moins deux heures de marche.
Enseignant retraité de l’école secondaire de Bellelay, Willy Houriet connaît bien le parcours puisqu’il a participé à sa réalisation en tant que membre du Groupe d’archéologie du fer du Jura (GAF). Aujourd’hui encore il est responsable de son entretien et a pris l’habitude de le parcourir chaque semaine.
Enseignant retraité de l’école secondaire de Bellelay, Willy Houriet connaît bien le parcours puisqu’il a participé à sa réalisation en tant que membre du Groupe d’archéologie du fer du Jura (GAF). Aujourd’hui encore il est responsable de son entretien et a pris l’habitude de le parcourir chaque semaine.

La neige est au rendez-vous. Un bon demi-mètre recouvre le petit village jurassien de Lajoux, première localité du plateau des Franches-Montagnes depuis la vallée de Delémont. Notre guide, Willy Houriet, nous attend devant le bureau de poste. Affichée contre le bâtiment, une grande carte renseigne sur les trois parcours didactiques qui ont tous pour point de départ et d’arrivée le centre du village. Notre choix se porte sur le «sentier du fer». Une boucle de 6 kilomètres, qui peut être parcourue en plus ou moins deux heures de marche. L’enseignant retraité de l’école secondaire de Bellelay connaît bien le parcours puisqu’il a participé à sa réalisation en tant que membre du Groupe d’archéologie du fer du Jura (GAF). Aujourd’hui encore il est responsable de son entretien et a pris l’habitude de le parcourir chaque semaine.

Des panneaux explicatifs sont installés tout au long des parcours.
Des panneaux explicatifs sont installés tout au long des parcours.

Le premier panneau explicatif se situe sur les hauteurs du village et renseigne sur la composition géologique des lieux. Un joli point de vue d’où l’on peut déjà contempler la ravissante combe anticlinale que nous traverserons tout à l’heure, «résultat de près de 10 millions d’années de sédimentation marine».

D’ici, on aperçoit toutes les éoliennes de la région

Willy Houriet n’est plus à convaincre des avantages qu’offre cette forme d’énergie renouvelable. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde à Lajoux, où un projet de six nouvelles éoliennes est à l’étude avec la commune voisine de Rebévelier.

Vous savez, à Lajoux, on aime débattre. Difficile à dire quel camp l’emportera cette fois-ci!

Le village derrière nous, la neige se fait plus épaisse. Depuis les importantes précipitations de la veille, personne n’a encore eu le courage de parcourir le sentier. C’est donc dans un champ vierge de toute trace que nous entamons notre périple.

D’immenses arbres couverts d’or blanc

Quelques centaines de mètres plus loin, c’est un petit sentier qui s’offre devant nous, finement dessiné entre les immenses arbres couverts d’or blanc. Les marques jaune vif qui indiquent le chemin sautent aux yeux, tant leur couleur contraste avec le blanc immaculé du paysage. «C’est incroyable comme c’est silencieux dans cette forêt!» nous fait remarquer le guide. On pourrait croire effectivement que nous sommes les seules âmes qui vivent, des kilomètres à la ronde. Pourtant, des traces sur le sol trahissent une présence. «Ici ce sont des blaireaux, là un lièvre et un peu plus loin certainement une hermine», Willy Houriet identifie sans peine les empreintes de pas marquées sur la neige.

C’est un vrai dortoir à chevreuils ici! Si les raquettes permettent d’accéder jusqu’au cœur des forêts, il s’agit de veiller à ne pas trop bousculer l’intimité de ses habitants.

Tout au long du sentier, les panneaux explicatifs se suivent. On y apprend par exemple comment fonctionnait un four à chaux. «Le liquide blanc, fabriqué à base de calcaire de roche, était indispensable lors de la construction de chaque bâtiment puisqu’il jouait autrefois le rôle de ciment.» Plus loin, c’est un ancien puits qui dévoile ses secrets de fabrication.

Le vestige d’un bas four qui permettait de transformer le minerai en métal.
Le vestige d’un bas four qui permettait de transformer le minerai en métal.

Mais le clou du parcours, c’est le poste numéro 5. Des fouilles archéologiques menées de 2006 à 2007 ont permis de dégager un bas fourneau. L’ancien four permettait de transformer le minerai de fer en métal exploitable. Les analyses au carbone 14 indiquent que le site archéologique date de la fin du XIIIe siècle.

Lors du chantier, l’infrastructure a été soigneusement évacuée de la terre et des arbres qui l’ont recouverte au fil du temps et une grande charpente en bois a été construite pour protéger le site. Au cours des fouilles, un outil a également été mis au jour à ce même endroit. Des analyses ont permis de déterminer qu’il avait été fabriqué avec le fer issu de ce même fourneau. «Une preuve peut-être que l’on forgeait également sur place.»

Une charbonnière à côté de chaque bas four

Ce sont au total une trentaine de bas fourneaux qui ont déjà été répertoriés à Lajoux.

Le minerai de fer était récolté près de Delémont, puis acheminé jusqu’ici. A côté de ces installations se situait une charbonnière, approvisionnée par les arbres des alentours. La chaleur dégagée par le charbon servait ensuite à réduire le minerai de fer.

L’époque de la sidérurgie, qui marque les débuts de l’industrialisation dans la région jurassienne, annonce aussi les premières graves atteintes de l’homme sur l’environnement. «La déforestation était très importante. Des analyses sur les restes de combustible ont permis de déterminer la composition des forêts de l’époque. Les hêtres étaient bien plus nombreux! Aujourd’hui ce sont les épicéas, plus résistants au bétail et économiquement plus rentables, qui peuplent en grande majorité nos forêts.» La destruction des ressources de bois était telle que les princes-évêques de Bâle et les moines de l’abbaye de Bellelay, qui régnaient à l’époque sur la région, avaient restreint les coupes de bois. Vestige de cette époque: les fameux murs de pierres sèches qu’on préféra aux clôtures construites en bois.

Le sentier nous mène encore jusqu’aux ruines d’un moulin datant du XVIIe siècle. «Les moines de Bellelay étaient réticents à laisser construire ces installations en dehors de leur abbaye, explique Willy Houriet. Ils préféraient que les paysans se rendent jusque chez eux pour moudre leur grain. Un moyen de contrôler la dîme qu’ils leur prélevaient!» Au-dessus de l’ancien moulin, deux étangs artificiels ont été créés pour permettre son approvisionnement, reliés entre eux par «un bas-marais d’importance nationale!»

Le soleil est déjà sur le point de se coucher. Heureusement, après une dernière montée, nous retrouvons les lumières du village. Les muscles des jambes brûlants, pour s’être hissé dans la haute neige tout au long du parcours. Et des images en noir et blanc plein la tête, comme si nous avions passé l’après-midi plongés dans des temps plus anciens.

Auteur: Alexandre Willemin