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20 février 2017

Le figurant qui jouait le premier rôle

Il était habitué aux apparitions furtives. Mais un beau jour de 2016, Daniel Richard s’est retrouvé en haut de l’affiche par la magie d’un documentaire-fiction dont il est le héros.

La figuration a permis à Daniel Richard d’échapper à un quotidien monotone.

«Genesis» , tel est le titre énigmatique du docu-fiction dans lequel nous l’avons découvert. Le regard aiguisé sous des sourcils broussailleux, l’accent vaudois en bandoulière, il racontait comment lui était venue sa passion pour la figuration un jour de 2005. «Genesis» c’est donc lui, Daniel Richard, ce Lausannois de 64 ans né une seconde fois voici onze ans sous ce pseudo qui dit le commencement et depuis peu retraité de l’entreprise familiale où il travaillait dans l’intendance. L’une de ces silhouettes qui traversent furtivement une scène de film ou se fondent dans l’anonymat d’un public de plateau télé. Mais depuis peu, Monsieur Richard est une figure de premier plan. Un de ces héros discrets à l’existence projetée en pleine lumière par le hasard d’une rencontre. Celle de Lucien Monot, étudiant en cinéma à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève, dont le travail narrant sa vie de figurant s’est vu récompensé d’un Léopard d’argent dans la catégorie Pardi di domani lors du dernier Festival de Locarno.

En vidéo: «Lettre à mon grand-père»

Naissance d’une passion

L’expérience l’a profondément enchanté, lui qui était loin de s’attendre à un tel honneur, confie-t-il assis face à nous dans son petit appartement lausannois, «un petit pucier» où se télescopent écran de montage, DVD, livres dédiés au septième art et souvenirs de voyages. Changé aussi, mais pas au point d’attraper le melon. «Je suis resté le même, déclare-t-il sans forfanterie. Même si découvrir sa vie à l’écran est un peu troublant. Le film a été projeté devant cinq cents personnes, vous savez. Il faut assumer ce genre de choses.»

Daniel Richard le figurant. Il aurait pu en être autrement, car après tout rien ne prédisposait cet ancien fonctionnaire à la carrière de gratte-papier à devenir une silhouette locale. Le phrasé précis des gens ordonnés, il raconte comment, lui, ce fils d’entrepreneur en rénovation de toitures, a passé son enfance loin de la fantaisie créatrice. Garçon rêveur fasciné par l’image, il aime à dire qu’il a hérité de la fibre artistique d’un grand-père réalisateur amateur qu’il n’a pas eu la chance de connaître.

Un jour, j’ai retrouvé dans les affaires de mon père une valise qui appartenait à mon grand-père pleine de bobines de Double 8, l’ancêtre du Super 8, et un vieux projo. On y voyait le mariage de mes parents, des scènes où mon père avait la vingtaine, la vie à l’époque, tout ça m’a immédiatement fasciné.»

La découverte inaugure une passion pour la technique cinématographique qui ne l’a jamais quitté. Il se met à tourner de petits films aux scouts, à la paroisse, en camp... caresse une fois ado l’espoir de devenir photographe, tente d’entrer à l ’Ecole de photographie de Vevey (VD), mais se casse les dents sur un prof qui stoppe net son envol. «Il a dit à mes parents que je n’avais aucune aptitude pour l’art, alors, tout cela a été vite oublié. J’ai dû me tourner vers une voie qui m’assurerait un travail et j’ai choisi sans grand enthousiasme l’école de commerce.»

En vidéo: Un extrait de «Genesis»

Au cœur de la machine

Cela aurait pu être la fin de l’histoire, mais l’homme est têtu. Il tourne toujours, désormais en Super 8, découvre en 1980 au détour d’un stand du Salon du tourisme au Palais de Beaulieu, à Lausanne, l’existence du ciné-club. Commence une fréquentation assidue qui durera vingt ans.

Pour moi, c’était une seconde vie à côté de mon boulot que je considérais comme alimentaire.

On se rencontrait avec d’autres passionnés, on se montrait nos réalisations et on échangeait autour.» C’est encore le hasard qui lui fait croiser la route de la figuration en 2005. Celui qui n’est encore que Daniel Richard traverse alors une période difficile marquée par le chômage. Un jour, il apprend qu’un copain a participé à un tournage et saute sur l’occasion en composant le numéro de téléphone qu’il s’est vu remettre en guise de sésame. «On m’a dit de me rendre à l’aéroport de Genève, qu’on y tournait un film. C’était «La traductrice», une réalisation russo-suisse où je devais jouer un touriste qui passe la frontière. J’ai tout de suite aimé me retrouver au cœur de la machine, voir les techniciens, les acteurs, tout ce monde face et derrière caméra.»

Des plateaux télé à «Sunstroke»

L’apprenti figurant court s’inscrire dans une agence spécialisée où il reçoit une formation lui enseignant à oublier la caméra – «Tout un art» – avant d’enchaîner les apparitions, une soixantaine au total. On le découvre en prêtre, en évêque, en smoking affichant des faux airs de James Bond, dans «Anomalia» , la série fantastique de la RTS, ou encore en moujik dans «Sunstroke» du Russe Nikita Mikhalkov, son souvenir le plus marquant.

Le port du Bouveret (VS) avait été transformé en port russe du début du XXe siècle, c’était grandiose.»

Daniel Richard le figurant. Et depuis peu, Daniel Richard le réalisateur-amateur primé. En décembre de l’année dernière, il s’est vu décerner le 1er Prix notrehistoire.ch 2016 pour Lettre à mon grand-père où il raconte comment est née sa passion pour le cinéma. Il ne lui manque plus que la parole. «J’ai décidé de me lancer dans les petits rôles, mais je ne sais pas encore ce que cela va donner», confesse-t-il avec la retenue des superstitieux. Avis à sa bonne étoile.

Texte: © Migros Magazine / Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre