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17 février 2014

Le foot selon Marco Simone, entraîneur du Lausanne-Sport

Entraîneur du Lausanne-Sport, Marco Simone évoque son passé de joueur, donne son pronostic pour le Mondial, parle des maux de la politique italienne et dessine sa vision d’un sport qui l’a choisi, plutôt que le contraire.

Marco Simone, entraîneur de l'équipe de football du Lausanne-Sport dans un stade.
Marco Simone: «Le travail d’un entraîneur, c’est aussi de donner les moyens à son équipe de gagner sur 
le long terme.» Photo Keystone.

A quelqu’un qui n’aimerait pas du tout le foot, qui trouverait stupides ces vingt-deux types courant après un ballon, vous diriez quoi?

Je suis sûr qu’on trouverait dans la vie de cette personne-là pas mal de choses plus stupides que le foot, qui est un sport complet et complexe.

Comment avez-vous commencé à jouer au foot?

On ne choisit pas, ça arrive naturellement. A l’époque de ma jeunesse et de mon adolescence, dans mon village du nord de l’Italie, on passait tous les après-midi à jouer dans la rue ou sur le terrain à côté de l’église. Je n’ai pas choisi le football, c’est le football qui m’a choisi. Mes parents ne m’ont jamais demandé ce que je voulais faire comme sport. Ils ne me l’ont jamais demandé parce que j’avais toujours un ballon dans les pieds.

Qu’est-ce qui vous a décidé, après une grande carrière de joueur en Italie et en France, à venir entraîner dans un championnat aussi peu valorisant que le championnat suisse?

C’est sûr que ce n’est pas pour des raisons économiques. J’ai eu la chance de commencer ma carrière d’entraîneur à Monaco, ce qui n’est pas donné à tout le monde, mais je ne pouvais pas non plus m’attendre à poursuivre avec une aussi grande équipe. Il faut être réaliste: comme entraîneur, j’ai encore tout à prouver.

Et est-il possible de prouver quelque chose avec une équipe de bas de tableau comme Lausanne-Sport?

J’en suis convaincu, et même avec des équipes encore plus mal en point que celle-ci. Le travail d’un entraîneur ce n’est pas seulement les résultats immédiats, c’est aussi de donner les moyens à son équipe de gagner sur le long terme.

Vous qui avez sauvé Monaco mais avez été ensuite remercié par le nouveau propriétaire russe du club, que pensez-vous du phénomène des milliardaires venus d’ailleurs qui investissent dans le football européen?

L’arrivée de ces nouveaux investisseurs est plutôt une bonne chose, car même si certains clubs seront désavantagés, ils auront pour effet d’augmenter le niveau et l’intérêt du public. Si demain quelqu’un comme Ibrahimovic arrivait à Bâle, l’intérêt pour le championnat suisse dépasserait largement les frontières du pays, comme cela est en train de se passer en France.

Que pensez-vous de l’idée du fair-play financier, imposée par Platini et visant à limiter les budgets des clubs?

Vouloir mettre tout le monde au même niveau, imposer l’égalité entre les compétiteurs n’est pas une bonne option. Il y a des athlètes qui sont plus forts que d’autres, des clubs plus forts que les autres, des clubs aussi qui ont des histoires très différentes. Je ne vois pas l’intérêt de déclarer que dorénavant le Real Madrid doive avoir le même budget que Lausanne. En plus ça ne changerait pas grand-chose. Payé le même salaire, un joueur qui pourrait choisir entre Lausanne et Madrid choisira toujours Madrid. A cause justement de l’histoire.

Vous avez été joueur, agent de joueurs, président d’un club, consultant sur Canal+ et maintenant entraîneur. Y a-t-il pour vous une vie en dehors du foot?

Je n’ai pas fait tout ça en même temps, quand même! Disons que lorsqu’on arrête de jouer au foot après vingt ans de carrière on a besoin, j’ai eu en tout cas besoin, de m’éloigner. Je suis resté quatre ou cinq ans sans aller au stade, sans regarder de match. Et puis à un moment j’ai eu envie de reprendre contact avec ce milieu, d’essayer diverses expériences.

Laquelle de ces activités avez-vous préférée finalement?

Joueur bien sûr. Mais entraîner, cela vous donne la sensation d’être encore joueur. Le terrain avait fini par me manquer, j’avais presque la sensation qu’il m’appelait. J’ai toujours été convaincu et aujourd’hui plus que jamais, que la partie saine du football, c’est le jeu et les joueurs. J’incite mes joueurs à profiter de ces moments-là, à les vivre à fond comme si c’étaient les plus importants d’une vie, parce que ce n’est souvent qu’à la fin d’une carrière de footballeur qu’on se rend compte de la chance qu’on a eue.

Vous avez supporté longtemps sur le plateau de Canal+ des moqueries incessantes sur votre coupe de cheveux. D’où vous vient ce stoïcisme?

Mon plaisir, c’est de savoir que la personne en face de moi a du plaisir, ça veut dire qu’on passe un moment sympa. Et je me rendais bien compte que pour quelqu’un comme Pierre Ménès (n.d.l.r.: polémiste et chroniqueur sur Canal+) , se moquer de moi était un vrai plaisir.

Pour la coupe du monde au Brésil, vous avez un favori?

J’ai la certitude que l’Italie va faire son parcours habituel et se retrouver probablement dans le dernier carré. Mais pour le titre, j’ai l’impression qu’il faudra encore miser sur l’Espagne. Quant à l’équipe du Brésil, la pression risque d’être trop grande, de provoquer un effet boomerang.

Combien de noms de joueurs de l’équipe de Suisse pouvez-vous citer?

Ils ont des noms et des prénoms assez compliqués! Mais c’est une équipe qui ne s’est pas retrouvée par hasard tête de série. Je crois qu’elle peut faire un bon parcours. Le tirage ne lui a pas été défavorable et je pense qu’elle va sortir de sa poule. Après, tout peut arriver. Sur un match, la Suisse a des qualités pour prendre n’importe qui...

Toutes ces dernières années, vous les avez passées en dehors de l’Italie. ça vous manque?

Je vais vous dire la vérité: non ça ne me manque pas. En tout cas pas la mentalité italienne ni son football. Quand j’entends ce que des collègues italiens me racontent sur leur vie quotidienne, je me dis qu’à Lausanne, je suis privilégié. Le club n’a peut-être pas beaucoup d’argent mais on peut travailler dans un contexte sain. Aujourd’hui en Italie, le seul grand club où l’entraîneur peut travailler sereinement c’est la Juventus. Même au Milan, l’entraîneur a peut-être les moyens financiers et les infrastructures mais l’environnement n’est pas bon. Cela dit, j’espère avoir un jour les compétences pour entraîner un bon club italien. Parce que l’Italie reste mon pays et que le football italien, s’il n’est pas toujours beau à voir, est un modèle en termes de réalisme et d’efficacité.

Comment jugez-vous plus généralement l’état de l’Italie aujourd’hui?

Je ne suis pas très confiant. Cela fait trop longtemps que les responsables politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite et censés trouver des solutions pour sortir le pays de ses difficultés, trouvent surtout des solutions pour se maintenir au pouvoir.

© Migros Magazine - Viviane Menétrey et Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet, Viviane Menétrey