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4 juin 2012

Le football vu de Gdansk

Avec un certain pessimisme, mais non sans fierté, la ville de Lech Walesa et de Günter Grass accueille quatre matchs de l’Euro 2012. Une page inédite et inoffensive de sa longue et tragique histoire.

Garçon avec une écharpe de fan devant le stade de foot
Le stade de 46 000 places construit pour l’Euro 2012.

Le groupe des catholiques!» C’est ainsi qu’à Gdansk, en Pologne, au bord de la Baltique, on surnomme déjà le groupe C de l’Eurofoot qui comprend l’Italie, l’Espagne, l’Irlande et la Croatie. Et dont la plupart des matchs, dont un excitant Italie-Espagne, se joueront bel et bien ici. Oui, dans cette ville où a débuté la Seconde Guerre mondiale – mourir pour Danzig (n.d.l.r.: le nom allemand et historique de Gdansk), bof, disaient alors les pacifistes et les futurs pétainistes. Et où, cinquante ans plus tard, sous la houlette d’un teigneux syndicaliste à moustaches, fut poussé le premier domino qui allait entraîner la chute de tout l’empire soviétique. Alors quatre matchs de foot – trois en poules et un quart de finale – voilà qui peut sembler bien incongru, dans des lieux aussi chargés d’histoire et de combats autrement importants.

La grue du port de Gdansk date du Moyen Age
La grue du port de Gdansk date du Moyen Age

C’est d’ailleurs un peu à la surprise générale que Gdansk fut désignée – avec Varsovie, Poznan et Wroclaw – pour être une des quatre villes accueillant la partie polonaise de cet Euro 2012 organisé conjointement avec l’Ukraine. «Cracovie était sûre d’être désignée, ils ne sont pas vraiment bien préparés», explique Michal Brandt, du bureau de la mairie en charge de l’Euro.

Aujourd’hui la Gdansk Arena est fin prête. Cette enceinte de 46 000 places a coûté 165 millions d’euros et a été érigée en vingt-six mois. «On aurait pu faire plus vite, certifie Michal Brandt, si on n’avait pas rencontré des problèmes avec le sol trop humide, qu’il a fallu combler avec du sable et du gravier.» Un stade voulu «unique, impossible à confondre avec un autre».

D’importantes mesures de sécurité

Ce qui le différencie au moins, c’est sa couleur, en hommage au produit local le plus fameux: l’ambre. Un stade aussi où il sera bien difficile de rester anonyme, sous l’œil de 600 caméras de surveillance. «Chaque spectateur au moment de gagner sa place aura déjà été photographié 23 fois.» La police polonaise sera épaulée par des agents venus des quatre pays concernés «mais qui seront eux en civil, et présents dans les stades pour surveiller leurs fans».

Le stade est unique, impossible à confondre avec un autre. 
– Michal Brandt, bureau de la mairie en charge de l’Euro

Quand on lui demande à quoi servira cet écrin une fois les feux de l’Euro éteints, Michal Brandt soupire: voilà une question à laquelle il s’efforce de répondre tant bien que mal plusieurs fois par jour depuis plusieurs mois. Il commence par dire son soulagement que le club local, le modeste Lechia Gdansk se soit sauvé de justesse de la relégation. Et son espoir que la moyenne de spectateurs du Lechia – 7000 – double rapidement grâce au nouveau stade. Dont il vante ensuite l’acoustique, pour prononcer bientôt les mots magiques et attendus d’«events» et de «concerts».

En attendant, la Gdansk Arena a déjà trouvé une nouvelle affectation: excursion de course d’école. Un car déverse ce matin-là une horde de petits supporters enthousiastes. Leur institutrice explique qu’ils viennent de Malbork, une ville au sud de Gdansk, fondée par les chevaliers teutoniques au XIIIe siècle, au temps où ils pourchassaient les derniers païens d’Europe: les Prussiens adorateurs du soleil.

Notons que le quart de finale du 22  juin à la Gdansk Arena opposera le vainqueur du groupe B au second du groupe A, ce qui, avec un peu de chance, pourrait donner un retentissant Allemagne-Pologne.

«4-0 contre les Russes»

Andrzej, Henryk et Roman, trois clients du bar Kapsel
Andrzej, Henryk et Roman, trois clients du bar Kapsel

Au bar en plein air Kapsel, autrement dit la capsule (de bière, mais cela va sans dire), Adrian le patron scrute l’horizon. Et ne voit pas encore venir grand-chose. «Je suis déçu pour l’instant. L’Euro, ici, on ne le sent pas trop.» Comme la plupart des habitants de Gdansk, Adrian se fait du souci pour le stade flambant neuf: «Ça va finir comme à Varsovie.» Comprenez: comme le stade soviétique abandonné en 1983 et presque aussitôt transformé en marché aux puces et zone de tous les trafics. Aux tables, le pessimisme concerne plutôt le sort de l’équipe nationale. Andrzej, Henryk et Roman expliquent qu’elle dispose certes d’un trio magique, Piszczek, Lewandowski et Blaszczykowski qui évoluent tous trois avec le champion d’Allemagne, Dortmund, mais que «les autres, bon, ce sont des ombres». La faute à un football polonais qui dans ses clubs «aligne surtout des étrangers qui empêchent nos jeunes de progresser».

Sur l'affiche, le stade construit spécialement pour l'Euro 2012
Sur l'affiche, le stade construit spécialement pour l'Euro 2012

Au point que l’équipe nationale à son tour doit aller chercher des étrangers aux lointaines origines polonaises et «ne parlant même pas la langue», comme les Français Obraniak et Perquis. Alors au Kapsel, on revoit les objectifs à la baisse. On se contenterait – dans un groupe pourtant pas insurmontable comptant la Grèce, la République tchèque et la Russie – d’une victoire contre les Russes: «On peut le faire, c’est pour l’honneur.» Quelques capsules plus tard, c’est déjà l’euphorie: «Les Russes, on va leur mettre 4-0.» Nos braves n’ont plus peur que d’une chose: que le ciel leur tombe sur la tête. «Si le temps est aussi pourri que pendant l’Euro 2008, ça va pas être rigolo», note Andrzej, qui a la mémoire longue et le caractère taquin.

Derrière son bar, Adrian scrute toujours, l’air pensif. Sans doute en train de se dire que le déferlement annoncé de 40 000 Irlandais dans la ville, cela ouvre quand même des perspectives, question capsules.

«Deux Polonais, trois opinions»

Janusz, grossiste en denrées alimentaires, fuira la ville pendant l’Euro 2012

Janusz, grossiste en denrées alimentaires
Janusz, grossiste en denrées alimentaires

Attablé à la terrasse de l’hôtel où logera l’équipe d’Espagne, Janusz, un grossiste qui approvisionne les navires en nourriture et boissons, l’annonce d’entrée: il fuira l’Euro. «La ville n’est pas adaptée pour ce genre d’événement. L’Allianz Arena à Munich, par exemple, est située au milieu de nulle part, dans un lieu dégagé, avec autoroute et lignes ferroviaires. Aucun problème d’accès ou d’évacuation. Tandis qu’ici…» Ici le stade n’est qu’à 5 kilomètres du centre et offre la promesse de faramineux embouteillages. «Je ne tiens pas à rester des heures dans les bouchons.» Janusz, se réfugiera dans sa maison de Cachoubie, l’arrière-pays parsemé de lacs et surnommé la Suisse polonaise. Puis il tempère son jugement. «Vous savez ce qu’on dit ici? Deux Polonais, trois opinions.» Il reconnaît que l’Euro sera peut-être une bonne chose pour Gdansk «au point de vue économique». Même s’il dit redouter le fameux match Pologne-Russie. «Les supporters russes ont mauvaise réputation, ils sont dangereux, paraît-il.»

La dame aux caramels

Kosicka, guide touristique
Kosicka, guide touristique

Gabriela Kosicka, guide touristique, partage sa passion pour Gdansk

«Gdansk est une ville magique.» Professeur d’histoire et à ses heures perdues guide touristique, Gabriela Kosicka sait parler de sa ville avec une flamme inégalable. «Regardez ces fenêtres: on dirait des notes de musique», s’exclame-t-elle à l’entrée de la Mariacka, la rue la plus célèbre et la plus typique de Gdansk.

Gabriela a pour habitude de récompenser ses interlocuteurs d’un caramel local, délicieux, à condition qu’ils répondent aux questions qu’elle leur pose sans crier gare: «Gdansk est fière de compter parmi ses natifs deux prix Nobel. Vous savez lesquels?» Là, c’est du facile: Günter Grass et Lech Walesa. Mais ça se gâte très vite quand elle vous somme de nommer les quatre polonais ayant reçu le prix Nobel de littérature. Au lieu de caramels, Gabriela distribue alors des petits bouts de papier, avec traduits en anglais des vers de Wislawa Szymborska, prix Nobel 1996, après Sienkiewicz en 1905, Wladyslaw Reymont en 1924 et Czeslaw Milosz en 1980. On sent qu’il ne sera pas évident d’aborder le sujet football avec la dame aux caramels. Il faudra attendra dans un vieux bistrot de la rue Dluga une dégustation de Goldwasser, une vodka locale à base d’herbes et où nagent de petits éclats d’or. Confuse, Gabriela explique en être restée aux glorieuses épopées de 1974 et 1982, quand la Pologne était parvenue en demi-finale d’une Coupe du monde. «Ceux-là, je sais encore leur nom, ce sont les seuls footballeurs que je connais, Lato, Gadocha, Szarmach, Boniek... A propos, le gardien, vous vous rappelez comment il s’appelait?» Pour un dernier caramel, c’est Tomaszewski, qu’il fallait répondre.

«Il faut que les jeunes Polonais connaissent leur histoire»

Danuta Kobzdej, présidente du Centre de fondation Solidarnosc

Danuta Kobzdej
Danuta Kobzdej

Fin mai dans les rues de Gdansk, l’effervescence, il fallait la chercher devant la fameuse grille d’entrée des chantiers navals. Là où les grèves de 1980 avaient débuté. Une grille recouverte comme à l’époque de fleurs et de portraits de Jean-Paul II et à nouveau cernée par une foule gesticulante. Il faut dire que le cinéaste Andrzej Wajda y commençait le tournage d’un film consacré à la vie de Lech Walesa . C’est là aussi qu’on croise Danuta Kobzdej, présidente du Centre de fondation Solidarnosc, qui dispose d’un musée retraçant l’épopée du fameux syndicat.

A Gdansk, le Monument aux ouvriers 
des chantiers navals a été érigé à la mémoire des manifestants tués lors des grèves de 1980.
A Gdansk, le Monument aux ouvriers 
des chantiers navals a été érigé à la mémoire des manifestants tués lors des grèves de 1980.

«Il faut que les jeunes Polonais connaissent leur histoire s’ils entendent se créer un avenir, explique-t-elle. Solidarnosc, c’est l’exemple d’un pouvoir parti d’en bas, avec dix millions d’adhérents en quelques mois qui ont fait basculer le destin d’un pays.» Avec un divin coup de pouce: «L’élection de Jean-Paul II a été prépondérante. Tout ce qu’il disait était très important pour nous. Grâce à lui, nous nous sommes rendus compte que nous étions nombreux. Les intellectuels, les ouvriers, les étudiants ont remarqué qu’ils avaient le même but et c’est ça qui a donné l’élan final.» Danuta Kobzdej parle aussi d’élan à propos de l’Euro: «Des gens vont venir de partout, et même si c’est d’abord pour le foot, ils verront Gdansk, rencontreront les gens qui vivent ici. Ça nous a, en plus, déjà valu quelques nouvelles routes et des infra­structures qui ne se seraient sûrement pas faites sans cela. Et puis cela montrera que nous avons été capables d’entreprendre et de réussir quelque chose.»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Siedlik Bartosz