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2 octobre 2015

Le fric en un clic c’est pas chic

Sur les berges d’Hudson River, assis dans un parc sous le ciel voilé. Mes gosses à la chasse au trésor. Armés d’un bois sec, ils récoltent des pièces de monnaie semées par les promeneurs dans l’interstice entre les bancs et le béton.

Une partie du pactole ramassé lors de la chasse au trésor
Une partie du pactole ramassé lors de la chasse au trésor de mes enfants.

Une, deux, trois, dix, vingt, trente-six… pour un butin de 4 dollars 27 après une heure de joyeuse chasse au fric. Ils comptent, recomptent, partagent. Ils caressent les quarters, les pennies, les five cents. Des grises, des cuivrées, des plus épaisses, des trop petites. Ils ont des projets. -Tu nous échanges contre un billet? Economiser? Plutôt dépenser. 5 et 8 ans.

J’aime bien les chasses au trésor. On apprend le calcul. On parle argent de poche.

On effleure, en famille, les bases de la gestion d’un budget. On saisit l’acte de payer. On sent le poids des pièces.

Et, crois-je, on comprend la valeur de l’argent.

J’étais plus âgé que mes enfants quand j’ai acheté mon premier VTT. C’était chez Cycles Seppey à Uvrier, en 91. Peut-être. Je ne sais plus… mais j’écoutais les Toten Hosen en allant au magasin. J’en rêvais de cet AlpineStar Alu avec guidon Flex-Tem (l’ancêtre de la fourche télescopique). 2800 francs (une blinde). Cédé 1800 parce que c’était le modèle de l’année passée.

Avec ma liasse en poche, j’ai eu l’impression d’être riche (ça ne s’est plus reproduit depuis.) En un retentissement de caisse enregistreuse j’étais vide. Délesté. Le néant. Je souhaite cette expérience empirique de l’argent à mes enfants. Je sais: ça fait vieux con. J’écoutais aussi du New Model Army, (lien en anglais) genre…

Or, ce monde s’éloigne. En Amérique, le paiement par téléphone mobile devrait être un des grands booms de 2016, selon les dernières prophéties médiatiques. Sans même toucher le terminal de paiement du magasin ton téléphone décharge ton compte. Apple Pay, Samsung Pay, Google Android Pay: tous les géants s’y engouffrent.

Entrée d'une banque UBS à New York
Sixth Avenue, Manhattan. Les paiements par téléphone mobile devraient exploser en 2016 aux Etats-Unis.

Le paiement peer-to-peer offre un transfert de cash en un clic. C’est possible avec Facebook Messenger, Venmo, Square et autres Snapcash. 20, 50, 1000$: click, bip-bip, vrouch, tiens, prends ça dans ton wallet (ndlr: porte-monnaie). Comme on envoie un LOL ou un WTF par SMS, on vide ses poches d’un geste leste, virtuel, furtif coup de pouce.

Face à la puissance et aux insolents succès de l’Amérique de l’innovation, je prends un sournois plaisir à souligner dans ce cas précis son retard face au reste du monde. Ou en tout cas face au Japon qui est abonné à la chose depuis une décennie. Pour dire: ici, on trouve encore des carnets de chèque comme dans Santa Barbara. Et le système sécurisé de paiement par carte de crédit EMV, qui utilise la puce électronique plutôt que la bande magnétique pour minimiser les possibilités de fraudes, vient d’être adopté alors qu’il est généralisé en Europe depuis 1990.

La téléportation d’argent par mobile aura-t-elle le succès escompté? Cela dépendra de la confiance que le public accordera aux plateformes et à la technologie qui stockent les données sensibles de nos cartes de crédit. Mais là n’est pas la question.

La question est: comment ils feront, les gosses de mes gosses de mes gosses, pour s’amuser à compter les sous le dimanche après-midi?»

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez