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21 mars 2016

Le jeu d’évasion dont vous êtes le héros

Dernière mode en matière de divertissement: les «escape games». Tout se joue contre la montre dans une pièce close, dont il faut sortir avec ses méninges. Une nouvelle tendance venue des pays de l’Est et qui visiblement séduit en Suisse romande.

Le jeu débute. Il s'agit de trouver des clés qui ouvrent des boîtes contenant des indices et...d'autres clés.

L’affaire se passe dans un sous-sol. Plus précisément au deuxième sous-sol d’un local lausannois, quartier du Languedoc. Le maître des lieux, Alexei Konovalov, accueille ce jour-là une partie de la rédaction de Migros Magazine, qui a accepté de participer à un jeu d’évasion grandeur nature, appelé The Door.

Quand on demande naïvement à notre hôte: «Vous nous accompagnez?», il répond pince-sans-rire:

Non, moi je vous enferme»,

avant de proposer un dernier biscuit, une boisson fraîche ou un caramel à l’iode, à effet radioactif bon pour les méninges… Le ton est donné et la mission très claire: les visiteurs ont soixante minutes pour échapper au piège mortel tissé par Moriarty, l’ennemi juré de Sherlock Holmes. Comment? Non pas en agitant ses poings, mais ses neurones, puisqu’il s’agit de résoudre un paquet d’énigmes. Faute de quoi, un gaz létal se répandra dans la pièce et adieu les Watson en herbe…

Après une dernière recommandation et un sourire en coin – «Il faut bien travailler en équipe, communiquer. C’est un jeu qui teste la cohésion du groupe» – le maître des lieux nous enferme donc dans une pièce victorienne tout droit sortie d’un roman d’Arthur Conan Doyle. Volets tirés, fenêtres obscurcies avec du papier journal, un fauteuil fatigué, une cage à oiseau, un étui à violon, des fioles sur une commode, des coffres en tous genres et des tiroirs à n’en plus finir, fermés, ouverts, cadenassés.

Alexei Konovalov accueille les participants dans la pièce. C'est lui qui crée personnellement les univers et conçoit les intrigues.

Une énigme du diabolique Moriarty

Mais que faut-il chercher? Entre fausses pistes et vraies questions, l’essentiel du jeu consiste à trouver des clés. Qui ouvrent des boîtes contenant des indices et d’autres clés, le tout dans un enchaînement logique, mais néanmoins torturé, connu du seul cerveau malade de Moriarty…

Lequel Mortiarty s’appelle en fait Alexei Konovalov, 36 ans, puisque c’est lui qui a lancé les premiers jeux d’évasion à Lausanne en septembre 2014. Un concept qui serait né dans les pays de l’Est, avant d’essaimer un peu partout dans le monde, Londres, New York, Berne, Zurich et la Suisse romande, bien sûr (lire encadré).

Les escape games ont démarré en Hongrie dans les années 2000. Aujourd’hui, on en trouve une centaine à Moscou, c’est devenu une profession à part entière.

Il y a des réalisations incroyables comme le “Titanic” à Kiev, où les joueurs sont enfermés dans une pièce tapissée de 700 kilos de métal avec des tuyaux comme dans la salle des machines…», raconte le jeune homme, originaire de l’Oural et grand connaisseur de ces divertissements.

C’est donc lui qui crée personnellement les univers et conçoit les intrigues – un deuxième jeu existe dans la pièce à côté, «Le bunker n° 7», pour une ambiance post-apocalyptique et stalkerienne. «J’aime bien inventer moi-même le scénario plutôt que de l’acheter sur une banque de données. C’est la partie la plus excitante du projet.»

Nos journalistes Pierre Léderrey et Véronique Kipfer, perplexes, se lancent dans une course contre la montre. Réussiront-ils à sauver leur peau?

Une petite entreprise qui roule

Passionné de brocantes, ce designer-graphiste-vidéaste et touche-à-tout, «qui aime les énigmes comme tout le monde et les romans de Dan Brown», met donc un soin particulier dans le choix des objets qui viennent planter le décor. «Dans l’espace Sherlock Holmes, j’ai disposé une vieille radio et un tuba, qui dormait dans ma cave depuis dix ans. Quant à l’octant accroché à l’un des murs, c’est une vraie pièce historique. Dans le bunker, certaines pièces appartenaient à mon grand-papa, comme la machine à écrire aux lettres cyrilliques.»

En un an et demi, sa petite entreprise, qui tourne avec cinq étudiants, est en bonne voie, puisque Alexei Konovalov en a fait son activité professionnelle principale. Comment expliquer un tel succès? «Toute la société est saturée de numérique. Ce jeu revient à l’objet, au toucher, il permet de fouiller, trifouiller, chercher avec ses petites mains», avance le maître des lieux, qui voit défiler beaucoup de couples, mais aussi des familles, des amis de sortie ou des collègues en team building.

Les intellectuels, matheux ou ingénieurs, ne sont pas forcément ceux qui s’en sortent le mieux,

ils font parfois de la surinterprétation et se perdent dans les déductions. Et puis, il y a ceux qui se vexent et claquent la porte après dix minutes!»

Puisque les week-ends sont souvent complets, le maître du jeu est déjà en train de préparer trois nouvelles salles à Lausanne. «Mon papa m’aide à repeindre et à construire les cloisons. On vise Hollywood avec des effets spéciaux!», dit-il en riant. Les thèmes: un asile où il s’agira d’entrer dans le subconscient d’une personne dans le coma, une exploration de la cathédrale de Lausanne à la sauce Da Vinci Code et une affaire avec une société d’espions…

L’écureuil empaillé va-t-il donner la clé de l’énigme à Pierre Léderrey?

Mais pour l’heure, retour à la chambre de Moriarty. La vaillante rédaction de Migros Magazine n’est toujours pas tirée d'affaire. L’heure tourne, la porte reste désespérément close. On n’en finit pas de triturer des boussoles, de soulever des fioles, de déchiffrer de mystérieux tableaux et d’ausculter des écureuils empaillés à la recherche de la dernière clé. Malgré les nombreux indices lâchés par notre tortionnaire – Alexei Konovalov suit en fait la progression des joueurs par caméra interposée et donne généralement cinq à dix indices par jeu – difficile d’avancer plus vite.

C’est la métaphore de la vie, le jeu d’évasion. Temps lent au début, mais qui s’accélère à la fin»,

aime à dire le jeune homme. Oui, l’heure tourne soudain à une vitesse folle. Si le record du jeu est à 38,41 minutes, signalons quand même que 52% des participants sont restés piégés comme des rats. Un peu comme nous, qui n’avons réussi à dégoter la clé libératrice qu’après un sursis de douze minutes au-delà du temps écoulé... «Vous êtes observateurs, mais là, Moriarty a eu votre peau!», rigole notre hôte dans l’encadrement de la porte.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Yannic Bartolozzi