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19 décembre 2011

«Le jouet, un objet qui reflète toute l’histoire du monde»

Historien et commissaire de l’exposition «Des jouets et des hommes» qui se tient au Grand Palais à Paris, Bruno Girveau montre que l’humanité n’a jamais pu se passer de joujoux par milliers. Du hochet d’Aristote jusqu’aux belliqueux Pokémon.

Bruno Girveau
Bruno Girveau est collectioneur de jouets. Une passion héritée de son père.

Le jouet est pratiquement toujours un cadeau. Pourquoi ça?

On n’offre pas un jouet n’importe quand ni n’importe comment. C’est un signe de la valeur que l’on accorde non pas à l’objet mais à l’enfant. Le jouet ne se donne que dans certaines occasions. Ces moments sont, depuis l’Antiquité, la naissance, l’anniversaire ou une fête dédiée à l’enfant, à un moment précis de l’année. Aujourd’hui, la forme moderne de ce rite, c’est évidemment le Père Noël.

Dont le rôle, à vous croire, n’a rien d’innocent…

La nécessité apparaît à l’époque moderne d’avoir un «donateur surnaturel», quelqu’un qu’on ne rencontre pas et qui efface un peu l’aspect commercial de l’achat des jouets. Depuis, en Occident du moins, que la plupart des jouets ne sont plus autoproduits, mais achetés. C’est ainsi que l’on voit apparaître, au début du XIXe, ce donateur surnaturel. Par exemple, l’Enfant Jésus en Europe du Nord, ou un évêque – Saint-Nicolas –, puis Santa Claus aux Etats-Unis, tradition créée par les émigrés allemands et qui va devenir le Père Noël à barbe blanche et tunique rouge. C’est pour cela que le Père Noël est contemporain de la révolution industrielle, pour gommer les aspects commerciaux du jouet. D’autant qu’on dispose tout à coup d’une technologie qui permet de fabriquer des jouets à grande échelle.

Outre son aspect commercial, le jouet aujourd’hui se trouve en butte à la critique des féministes qui l’accusent de reproduire les clichés de genre…

La question est de savoir si les jouets ont un sexe, si on prédestine les enfants à partir du jouet. Il se trouve que oui. Encore aujourd’hui, il y a des jouets de garçons, qui les incitent à sortir du foyer, à avoir un rapport technologique avec le monde, et des jouets de filles qui sont plutôt une incitation à élever les enfants, à tenir la maison ou à exercer des métiers subalternes. Il existe toutes sortes d’injustices que le jouet, qui est assez conservateur, reproduit. Mais il faut se dire aussi que l’enfant garde son imagination, peut faire ce qu’il veut du jouet. Et que ce n’est pas parce qu’on possède des jouets guerriers qu’on va vouloir faire la guerre plus tard. Et que les petites filles qui jouent à la poupée sont capables plus tard d’être des femmes qui travailleront.

Bruno Girveau: "Quand Barbie est née à la fin des années 1950, elle incarnait la liberté."
Bruno Girveau: "Quand Barbie est née à la fin des années 1950, elle incarnait la liberté."

Barbie, objet de toutes les foudres féministes, a été pourtant, affirmez-vous, une révolution…

Aujourd’hui, on répète que Barbie est l’archétype de la femme-objet. Mais en réalité, quand elle est née, ce fut exactement l’inverse: elle incarnait la liberté. Evidemment, elle prend soin de son corps, mais elle a un métier, elle travaille, elle n’est pas mariée, et ça, dans l’Amérique de la fin des années 1950, c’est une révolution. En plus elle a un petit copain, et qui n’est pas le plus intelligent des deux. L’autre révolution, c’est que Barbie est le premier jouet à faire l’objet de publicités télévisées, dans les premières émissions pour enfants que Disney produisait sur ABC. C’est ainsi que les petites filles vont réclamer Barbie contre l’avis des mères pour qui cette femme sans enfant et même pas mariée ne saurait être un modèle.

Des jouets, il y en a toujours eu, y compris dans l’Antiquité. De quel genre?

Les archéologues parfois hésitent: jouet ou objet religieux? Les deux étaient fabriqués aux mêmes endroits par les mêmes personnes, vendus souvent sur les lieux de culte. On n’est pas toujours certain, quand on trouve une poupée, qu’il s’agisse de la figure d’une divinité pour préparer la petite fille à une pratique religieuse ou d’un simple jouet. Mais quand un animal de petite taille est posé sur un plateau avec des roulettes et qu’il y a un petit trou pour le tirer avec une ficelle, le doute s’estompe. Il y a d’autre part des jouets attestés dans la littérature grecque, le hochet par exemple chez Aristote, qu’il qualifie de «belle invention, que l’on donne aux petits enfants pour que, grâce à elle, ils ne cassent rien dans la maison».

Le train électrique est l’un des rares jouets qui survit à l’enfance.

Pourquoi certains jouets, comme la toupie, le hochet ou l’animal qu’on tire, ont-ils traversé les siècles?

La toupie pour son rôle dans le développement psychomoteur de l’enfant: elle lui apprend à lancer, à faire tourner. Même chose pour le hochet qui développe le geste, la vue, l’ouïe. Enfin, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, on vit avec les animaux: il est donc assez normal que ce soit un motif de jouets. Certains ont un peu disparu du bestiaire. On ne voit plus beaucoup de jouets avec des hérissons ou des béliers. On voit apparaître en revanche le chien comme jouet à partir du XIXe, parce qu’il y a dorénavant davantage de chiens domestiques.

Et puis il y a des animaux comme l’ours et le cheval qui ont connu, en tant que jouets, des destins singuliers…

L’ours a été très longtemps perçu pour ce qu’il est: un animal sauvage. Jusqu’à ce qu’une petite histoire change tout. Le président des Etats-Unis Theodore Roosevelt, au cours d’une chasse à l’ours en 1902, épargne un ourson. La presse américaine parle à cette occasion de l’ours de Teddy – le surnom de Theodore – le teddy bear. Les marchands de jouets se saisissent de cette histoire et créent, aux Etats-Unis et en Allemagne, dès 1904-1905, l’ours-jouet, qui n’est plus du tout effrayant mais domestiqué. Fabriqué qui plus est dans des matériaux nouveaux et doux: le teddy bear est la première peluche. L’ours va passer d’un statut d’animal sauvage à celui de peluche, c’est-à-dire d’animal doux, réconfortant.

Quant au cheval…

Il est reproduit en jouet depuis toujours et sous toutes les formes: du simple bâton avec une tête de cheval et qu’on enfourche jusqu’au cheval à bascule qui apparaît vers les XVIe-XVIIe siècle. Jusqu’au XXe siècle, c’est un animal plutôt masculin, attaché à des activités masculines: la guerre, avec les chevaliers ou les cow-boys, ou l’agriculture. Et puis soudain le cheval n’est plus utilisé pour faire la guerre, remplacé par des tanks, des camions, des motos. Il ne va plus non plus être utilisé dans l’agriculture, remplacé par les tracteurs. Comme jouet, il va donc basculer peu à peu du côté féminin. Les petites filles le récupèrent et il devient un objet de soin, comme «Mon petit Poney», un minuscule cheval de plastique qu’on bichonne et qu’on coiffe. C’est aussi ce qui est arrivé au cheval dans la réalité: l’équitation est plutôt une pratique féminine.

Autre source de polémiques: le jouet guerrier…

Il y en a depuis l’Antiquité. Le petit garçon était ainsi préparé à un antagonisme entre deux camps. Depuis le XIXe siècle, les jouets guerriers exacerbent le nationalisme de manière assez effrayante. Un renversement total se produit pourtant lors de la guerre du Vietnam: G.I. Joe, qui est la grande figurine guerrière américaine, devient impopulaire en même temps que ce conflit. La société qui le fabrique va alors faire passer le personnage du côté de l’aventure, le décontextualiser. A partir de ce moment-là on aura soit des figurines d’aventuriers, soit, comme aujourd’hui, des univers imaginaires, issus du cinéma, de la télé, de la littérature adolescente, toute «l’heroic fantasy», des genres guerriers mais transposés dans des mondes totalement imaginaires. Ce n’est plus un pays contre un autre, mais le bien contre le mal, avec ces jouets célèbres comme les Maîtres de l’Univers – Musclor, Skeletor – , les tortues Ninja, même les Pokémon. Alors que certains jeux vidéo continuent, eux, au contraire de se référer à des conflits réels et contemporains.

Les jeux vidéo, ce sont encore des jouets?

C’est à la limite. Ils offrent une telle liberté qu’on est presque dans le cas de figure du jouet, qui est d’un usage libre. Et puis après avoir beaucoup effrayé avec des univers qui déconnecteraient les enfants de la réalité, les dernières versions de jeux vidéo pour enfants semblent revenir à des formes traditionnelles de jeux et de jouets. Les jeux de courses automobiles sont ni plus ni moins que la transposition de ce qu’on connaît dans le jouet. Dans le jeu vidéo, c’est dématérialisé, mais le principe reste le même: celui de la compétition.

Parlons un peu du train électrique…

C’est l’un des rares jouets qui survit à l’enfance. Peut-être parce qu’il est très proche de la réalité technologique, qu’il est un univers à l’échelle réduite qu’on peut maîtriser.

Y a-t-il l’équivalent d’une telle persistance dans les jouets de fille?

La poupée. Certaines femmes continuent à posséder des poupées au-delà de l’enfance…

Grandir, dit-on pourtant, c’est abandonner ses jouets…

Normalement oui. Depuis toujours, il y a des moments, des âges auxquels il faut quitter ses jouets. Dans l’Antiquité, on trouve des rites très précis. Pour les filles, c’est autour de 10-12 ans: on doit donner ses poupées à une divinité, ce qui signale qu’on est en âge de se marier et plus en âge de jouer à la poupée. Mais aujourd’hui nous n’avons plus de rites et vivons dans une époque où l’on a beaucoup de mal à grandir, à vieillir aussi. Une des façons de grandir reste malgré tout de ne plus jouer avec ses jouets. Si on devait dans 3000 ans chercher à comprendre quelque chose sur tous les rites et habitudes attachés aux jouets, il faudrait regarder Toy Story 1, 2 et 3. Tout y est expliqué, notamment dans les dernières minutes, quand Andy le héros va quitter ses jouets, va trouver une solution, trouver une petite fille qui va leur permettre d’exister à nouveau. Happy end.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Kai Jünemann